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Les libraires - Numéro 102
Colson Whitehead : Un train vers la liberté

Colson Whitehead : Un train vers la liberté

Par Benjamin Eskinazi, publié le 28/08/2017

Au début du XIXe siècle, un réseau secret d’abolitionnistes s’est constitué pour aider les esclaves afro-américains à fuir le sud des États-Unis, et à se réfugier dans les États libres du nord et au Canada. Son nom : l’Underground Railroad (en français « Le chemin de fer clandestin »). Dans son roman bouleversant, Colson Whitehead imagine l’Underground Railroad comme une véritable voie ferrée souterraine, un chemin vers la liberté creusé au cœur de l’histoire raciale de l’Amérique. Fuyant la violence de sa plantation de coton, c’est cette route pavée de dangers qu’empruntera Cora, une jeune esclave en quête d’une vie meilleure. 

Fille d’esclave, petite-fille d’esclave, Cora n’a connu que l’horreur de sa plantation en Géorgie : le travail acharné, la torture physique et psychologique, les sévices sexuels. Pourtant, quand Caesar, un esclave nouvellement débarqué de Virginie, lui propose de s’enfuir avec lui vers le nord, elle refuse tout d’abord : les barrières de la plantation lui semblent infranchissables. Ce n’est que trois semaines plus tard, quand ses maîtres auront atteint de nouveaux sommets de cruauté, que Cora se décidera à accepter la proposition de Caesar et à sauter dans l’inconnu.

Pour Cora, c’est le début d’un voyage qui lui fera traverser plusieurs États américains, les deux Caroline, le Tennessee, l’Indiana… Chacun d’entre eux a été pensé par Colson Whitehead comme une Amérique parallèle, une version alternative de ce que les États-Unis auraient pu être. Chaque État a ses propres règles, ses propres terreurs que Cora devra surmonter afin de quitter sa condition d’esclave et être véritablement libre.

Le lecteur est projeté dans un nouvel univers chaque fois que Cora atteint un nouvel État, une structure épisodique qui n’est pas sans rappeler Les Voyages de Gulliver. L’analogie est évidente pour l’auteur, qui fait débarquer Cora d’abord dans un État paternaliste bienveillant (Caroline du Sud), puis dans un État suprématiste blanc (Caroline du Nord)… « Ce type d’histoires, où un héros ou une héroïne vit une série d’aventures allégoriques sur la voie de l’illumination, existe depuis L’Odyssée », explique-t-il.

Réalité historique et dystopie
Dès le moment où il a choisi de faire de l’Underground Railroad un véritable chemin de fer, Colson Whitehead a quitté la réalité historique pure et dure pour entrer dans le domaine du « réalisme magique ». Il s’est ainsi donné la latitude d’aborder l’histoire sous un angle inédit, de jouer avec l’espace et le temps, en faisant intervenir dans le récit des événements anachroniques.

Ainsi, si le début du roman représente aussi fidèlement que possible la vie d’esclaves sur une plantation de coton en Géorgie en 1850, le voyage de Cora la place face aux réminiscences du nazisme, des études de Tuskegee sur la syphilis (de 1932 à 1972, des Noirs américains atteints de syphilis ont été suivis par des chercheurs en Alabama sans toutefois être soignés, pour étudier l’évolution de la maladie...). « Je voulais être fidèle à la réalité de l’expérience vécue par les Afro-Américains, mais pas nécessairement aux faits», a fait valoir l’auteur dans une entrevue avec Audible.

Le passage de Cora en Caroline du Nord s’inspire par ailleurs grandement de l’histoire véritable d’Harriet Jacobs, une esclave qui, après avoir fui son maître, s’est réfugiée dans le grenier de sa grand-mère, elle-même esclave affranchie. Elle passera sept ans tapie dans sa cachette, en attente d’un moyen sécuritaire de quitter la ville.

Violence extrême
Système aussi brutal qu’impitoyable, l’esclavage était un univers de violence où les maîtres rivalisaient d’ingéniosité sadique pour punir leurs esclaves. Des tortures ignobles, auxquelles de nombreux protagonistes d’Underground Railroad sont soumis.

Colson Whitehead n’a pourtant pas forcé le trait. L’auteur a consulté de nombreux comptes rendus d’entrevues d’anciens esclaves âgés de 80 à 90 ans, réalisées en 1930 à la demande du gouvernement américain. Il est formel : ce que subissent les personnages de son roman, des êtres humains l’ont véritablement vécu.

Underground Railroad est un livre coup-de-poing, qui prend aux tripes et laisse le lecteur abasourdi. Son héroïne, Cora, est forcée à une fuite en avant irréversible, car Ridgeway, un implacable chasseur d’esclaves, est à ses trousses. Et dans le sillage de Cora, la mort et la souffrance sont quasi permanentes. « Pour les fugitifs, le quotidien était une question de vie ou de mort, commente Colson Whitehead. Dans la vie réelle, le nombre de victimes était élevé, et c’est ce que reflète le livre. »

Un roman couvert de prix prestigieux
Gagnant du National Book Award et du prix Pulitzer de la fiction (deux des récompenses littéraires les plus prestigieuses des États-Unis), encensé par Barack Obama, Oprah Winfrey et la critique du monde entier, Underground Railroad est à ce jour le plus grand succès de Colson Whitehead. 

Il aura pourtant fallu seize ans pour que l’écrivain new-yorkais donne naissance à ce roman. «Je trouvais les prémices excellentes – s’appuyant sur l’image que peuvent avoir les enfants d’un chemin de fer véritable qui embarquerait le protagoniste à travers une série d’Amériques alternatives. Mais je savais que je n’aurais pas été capable de l’écrire à 30 ans. Il me fallait encore écrire quelques livres pour espérer être en mesure de bâtir sa structure; vieillir et gagner en maturité pour pouvoir rendre justice au sujet. Et puis, il y a trois ans, j’ai réalisé que ce livre qui me faisait peur, que j’évitais depuis si longtemps était devenu celui sur lequel je devais travailler.»

Écrivain protéiforme dont l’œuvre riche de six romans et deux essais s’est intéressée entre autres aux inspecteurs de conformité d’ascenseurs, au monde après l’apocalypse et aux joueurs de poker, Colson Whitehead a été pris par surprise par le succès de son dernier roman. Comment en explique-t-il l’attrait universel? « La dynamique de l’oppresseur et de l’oppressé, du dominant et du dominé a été une des forces motrices d’une si grande part de l’histoire humaine que la plupart des pays peuvent trouver des éléments sur lesquels ils peuvent s’identifier dans cette manifestation américaine [qu’est Underground Rairoad] », conclut-il.


Photo : © Madeline Whitehead

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