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Arto Paasilinna : Chaud Lapon

Arto Paasilinna : Chaud Lapon

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 01/11/2001
Figure emblématique de la littérature finlandaise, Arto Paasilinna a remporté depuis quelques années les faveurs d’un public fidèle grâce à une œuvre originale, peuplée de personnages singuliers, mais aussi par un sens de l’humour et de la narration rare. Avouons-le d’emblée, tout, chez Paasilinna, n’est que redites et c’est ce qui fait son charme, la répétition d’une recette dont lui seul connaît le secret. Depuis la publication du Lièvre de Vatanen, le roman qui l’a véritablement lancé, l’écrivain originaire de Laponie se plaît à envoyer promener ses personnages un peu partout en Finlande, à la manière de vagabonds existentialistes partis en quête du petit rien qui manquait à leur vie : la liberté.
Dans Le lièvre de Vatanen, paru originalement en 1975, Paasilinna lance un journaliste dans un périple burlesque qui l’amène à laisser femme, enfants et amis sur un coup de tête pour suivre les pas d’un lièvre qu’il a blessé sur la route. Sa singulière évasion, ponctuée de rencontres hors du commun, l’amènera à reconsidérer complètement sa vision de la vie et les liens qui l’unissent à la société qui l’a vu naître. Cet arrachement au quotidien forme également l’essentiel de La cavale du géomètre, où c’est un vieil homme amnésique qui quitte sa maison avec en poche toutes ses économies, saute dans un taxi et ordonne au chauffeur d’aller tout droit, toujours ton droit.

« Prendre la clef des champs constitue une des principales thématiques de mes romans. Pour moi, une histoire de vagabondage, picaresque en quelque sorte, demeure ma marque de commerce. Certes, l’abandon rime souvent avec la fuite, mais je construis toujours mes romans autour d’un problème majeur et, dans la majorité des cas, tout le roman est basé sur la résolution de celui-ci et non pas sur la fuite elle-même », affirme l’auteur qui, dans ses petites épopées modernes, ajoute aussi une subtile touche d’ironie et d’absurde. À travers le destin de ses protagonistes, Paasilinna règle ses comptes avec les diktats qui nous assujettissent tous les jours : « Mon œuvre est grandement humoristique et s’inspire des techniques picaresques. Mon écriture se veut simple et épurée et je recherche par cette esthétique une certaine efficacité de la narration. Ce qu’est important de retenir pour quelqu’un qui désire aborder mon œuvre, est que je traite de thèmes particulièrement graves comme la guerre, la mort, la torture ou la folie, sur un ton léger. Le lecteur tire ainsi de cet exposé paradoxal ses propres conclusions. » Certes, en laissant ainsi vagabonder ses personnages, l’écrivain frise à maintes reprises la moralité et le « politiquement correct ». Ce qui fait le charme des personnages de l’écrivain finnois, c’est qu’ils ont à l’image de la vie : pleine de travers, souvent maladroite, mais toujours charmante malgré tout.

Dans La douce empoisonneuse, son tout dernier roman traduit en français, Paasilinna présente une vieille dame qui semble la bonté même mais qui, un jour, en a tout simplement assez de voir son neveu sans scrupules lui extorquer sa pension tous les mois. Soumise bien malgré elle aux caprices du dernier représentant de sa famille, qui profite de ses visites pour saccager son domaine en compagnie de ses compagnons de beuverie, la veuve décide de fausser compagnie aux bandits et trouve refuge à la ville chez un ami médecin. L’accès à toute la pharmacie de ce dernier donnera à l’honorable veuve l’occasion de s’adonner aux joies de la fabrication de divers poisons afin de se protéger d’éventuelles représailles. Terrifiée à l’idée de souffrir, elle conserve en tout temps sur elle une seringue qui pourrait lui permettre d’échapper aux malfrats. À la suite d’une série d’accidents loufoques, elle deviendra bien malgré elle une mémé meurtrière, une mère-grand qui, en guise de grandes dents, porte sur elle son foudroyant poison. Dans ce roman à l’humour caustique et truffé d’ironie, Paasilinna renverse habilement les rôles et se joue de la moralité de ses personnages. Il est rare, en effet, de se réjouir du meurtre, fût-il commis par une octogénaire innocente ! À ce propos, l’écrivain demeure conscient des paradoxes qui animent ses œuvres : « Lorsque l’on prend un peu de recul, il s’avère possible de constater que mes personnages me permettent de traduire certains enjeux cruciaux qui affectent notre quotidien. La grande majorité de ceux-ci s’inscrivent en ennemi de la société et n’obéissent pas à la lettre aux préceptes de la Loi. Cependant, à leur propre manière, ils demeurent justes ou corrects et possèdent un sens moral très élevé, même s’ils rejettent plusieurs règles qui sont à la base du bon fonctionnement des sociétés. »

Si Le lièvre de Vatanen constitue une porte d’entrée dans l’univers loufoque d’Arto Paasilinna, d’autres œuvresméritent aussi qu’on s’y attarde. Citons ainsi, outre les deux romans mentionnés plus haut, Prisonniers du paradis, qui relate la survie sur une île d’une bande de naufragés formée de sages-femmes et de bûcherons, et Le fils du dieu de l’Orage, dans lequel un dieu descend sur terre dans la peau d’un simple paysan, avec pour mission de redonner aux Finnois la foi de leur ancêtres. Enfin, les fidèles de l’écrivain auront encore pour les prochaines années beaucoup d’autres découvertes en perspective ; il assure d’ailleurs : « Après presque sept de mes romans publiés en français, plus de vingt autres attendent une traduction. Ma production récente est plus humoristique mais repose sur les mêmes thèmes que mes premiers ouvrages. Si les traductions du français au finlandais se poursuivent au même rythme, je peux donc vous promettre encore de la lecture pour vingt ans ! ». Un sacré chaud Lapon tout de même !

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Petit glossaire paasilinnien ou quelques réflexions à chaud sur les grands thèmes de son œuvre et de l’actualité.

Nature : « Elle constitue une seconde demeure pour moi, comme pour bien des Finlandais. Je passe une bonne partie de mon temps en son sein car je m’y sens protégé, en complète communion. J’ai d’ailleurs un sentier privé chez moi dans mon domaine du sud du pays. »

Liberté : « J’aborde ce thème dans la plupart de mes œuvres. D’un point de vue littéraire, elle demeure une plaque tournante de bien des intrigues. Ainsi, comme dans La douce empoisonneuse, je démontre que priver quelqu’un de ce droit fondamental constitue un crime égal à celui de tuer. »

Finlande: « Ma mère patrie. Bien que je sois un patriote, je voyage beaucoup, particulièrement au Portugal où j’ai écrit une dizaine de mes romans. »

Violence: « Une question malheureusement toujours d’actualité. Par exemple, j’ai visité la ville de New York l’été dernier et j’ai beaucoup apprécié. Maintenant que les tours du World Trade Center ont disparu avec toutes ces personnes à l’intérieur, j’entretiens avec la violence une relation basée sur le dégoût. »

Vieillesse: « Il faut, je crois, respecter le bel âge plus que bien d’autres choses, car il a cette expérience unique dont la jeunesse peut bénéficier. La noblesse des vieillards me fascine au plus haut point d’ailleurs. »

Mort: « La seule chose nous soyons sûrs dans notre vie. Elle demeure pourtant une force motrice essentielle à l’existence, car il ne faut pas la craindre ou l’embrasser. Elle est très présente dans mon univers romanesque, mais mes personnages ne s’en soucient guère et agissent souvent au nom de l’instant présent. »

Rire: « Il ne veut rien dire sur le sens de l’humour d’une personne. Pour ma part, le rire constitue un moyen d’évacuer la pression, mais mon entourage trouve que je ne ris pas beaucoup. »

Revanche: « Un mouvement inconscient ou non qui, de nos jours, est une habitude qu’il faut condamner. Même les plus grandes nations, pourtant des modèles de soi-disant liberté, n’agissent que par mesquine vengeance. Certes, certains crimes, comme tirer profit des vieilles personnes sans défense, méritent une punition, mais d’une façon générale, je ne crois pas en de tels gestes nés dans un instant de colère. »
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