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Annie Proulx : La valse des adieux

Annie Proulx : La valse des adieux

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 14/03/2004
On fait la connaissance de plusieurs clans dans le dernier roman d’Annie Proulx. Mais n’allez surtout pas dire à l’auteure de Nœuds et Dénouements qu’elle fait dans la saga familiale : " Les Crimes de l’accordéon, comme tous mes livres, n’entretient aucun lien avec cette tradition. Ils sont plutôt des anti-sagas familiales ! " Nous voilà avertis.
Il faut donc lire cette histoire comme l’invitation à partager une vision différente de l’Amérique à travers le périple d’un instrument de musique. Rappelez-vous Le Violon Rouge de François Girard. Sur un même canevas, Annie Proulx tisse toutefois une épopée plus réaliste. À l’origine, l’accordéon vert, personnage-clé, n’est pas un instrument de musique, mais bien un billet aller-simple pour la réalisation du rêve d’un humble fabricant d’accordéons sicilien résolu de " faire fortune en la Mérique ". Ainsi pourrait débuter l’épique récit d’un immigrant qui trouverait sur les terres arides d’un pays déchiré par les haines raciales de quoi faire pousser un petit éden américain. Or, il n’en est rien. L’artisan est rapidement tué dans une émeute à la Nouvelle-Orléans, et le périple de l’accordéon peut débuter. De 1890 à 1970, l’instrument passera de famille en famille, tantôt polonaise, française, allemande ou mexicaine. Selon Annie Proulx, " l’accordéon est le véhicule qui nous permet de partir à la rencontre des différents clans. Cet instrument a longtemps été le favori des immigrants parce qu’il était abordable, léger, et presque tout le monde pouvait prétendre à d’agréables résultats en se donnant la peine de jouer. Il est devenu le symbole des restes du folklore de chacun, l’héritage musical des vieux pays. "

Proches de ceux de Steinbeck et de Dos Passos, les livres d’Annie Proulx ne revisitent pas l’American Dream, mais en explorent plutôt les bas-fonds. Son écriture est minutieuse et froidement mesurée, étonnamment sincère et touchante. Dans Les Crimes de l’accordéon, c’est d’abord l’aspect de l’immigrant abandonnant patrie, carrière et amis qu’elle privilégie. Un point de vue sévère sur la mémoire défaillante de l’Amérique : " Ce sont les deuxième et troisième générations d’une même clan qui deviennent de " véritables Américains ". Souvent, poussés par l’envie de se dissocier de leurs parents et grands-parents, les jeunes qui ont atteint ce statut rejettent leurs origines, croyant ainsi prouver leur allégeance envers la nation américaine ", affirme l’auteure.

Parce qu’elles ont à affronter les préjugés et porter un statut d’immigrant comme un boulet au pied, toutes les familles des Crimes de l’accordéon seront marquées par la tragédie. La richesse des personnages et la tranquille sérénité des descriptions qui émanent des scènes confèrent à l’œuvre des allures d’hommage aux êtres simples. Après tout, nous avons affaire à Annie Proulx, spécialiste des intrigues tortueuses et sordides, mais aussi d’ardentes romances entre rudes paysans… Hormis quelques éclaircies, il fait donc très sombre dans ce roman ambitieux, et ce, tant dans sa forme que dans la vision du passé qu’il suggère, mais aussi celle du l’Amérique actuelle, qu’il prétend partager. " Les Crimes de l’accordéon pose un regard critique sur la théorie du melting pot américain et de ses répercussions sur les immigrants, en comparaison à l’approche canadienne, qui s’apparente plus à une mosaïque. Aux États-Unis, les immigrants ont dû abandonner leur langue, leur religion, leur carrière, leur histoire et leur littérature pour se forger une nouvelle identité. Au départ de mon roman, on retrouve mon intérêt pour cette habitude locale de se réinventer à tout prix, et ce, peu importe les avenues empruntées. Par exemple, en déménageant dans une autre ville, en changeant de carrière, en se soumettant à la chirurgie plastique, en divorçant ou en bâtissant une nouvelle famille. Je me suis demandé si cette redéfinition agressive du soi était d’une quelconque manière reliée à la pression qui est exercée sur les immigrants ", explique l’auteure.

Combattre l’indifférence généralisée, la colère des tenants d’une Amérique propre et blanche et promouvoir la foi en la capacité d’entraide que possède encore l’homo modernus commence par le souvenir de ses propres origines. En définitive, Annie Proulx nous en offre un bel exemple : celui de nos ancêtres. Le sien se nommait Jean Prou. Au XVIIe siècle, il s’était établi à Montmagny, future ville hôtesse du festival de l’accordéon. L’histoire est parfois malicieuse.


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