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Mesures impériales

Mesures impériales

Par Mathieu Simard, Pantoute, publié le 21/06/2005
En 1965, rue Côte-des-Neiges, Pierre et Jean Renaud, sont propriétaires de la Librairie des Deux Mondes, «un modeste espace de 1000 pieds carrés1». Les deux frères, fatigués de se marcher sur les orteils, ont bientôt l’œil sur un local de 5000 pieds carrés.
Dans le voisinage immédiat de cette terre de Canaan commerciale se trouve une petite librairie, tenue par Edmond Bray. S’associer ou mourir, il faut choisir. C’est à peu près en ces termes que nos Roland et Napoléon du livre présentent l’alternative à M. Bray : «on veut louer ça, mais si on loue, vous faites faillite et, à la rigueur, si vous tardez à faire faillite, on fait faillite aussi».

Le 9 juin dernier, un communiqué de l’Association des librairies du Québec (ALQ) faisait état du rachat, par Renaud-Bray, de la Librairie Tome Un. L’ALQ, dont le commerce de Lévis faisait partie, explique l’opération par une offre «impossible à refuser»2. Comme dans Le Parrain. Que voulez-vous? Le temps n’est plus au yéyé mais au rap. Tout se radicalise, même les petits dictons : «vendre ou mourir, tu dois choisir». Résultat: les 18 employés de Tome Un travailleront désormais avec un badge jaune et vert. Un entrefilet, publié sur le site Internet de l’entreprise, résume avec froideur l’affaire : «Renaud-Bray annonce l’acquisition de la librairie Tome Un, située aux Galeries Chagnon à Lévis [...] La présente librairie, qui occupe à l’heure actuelle 3800 pieds carrés, propose un inventaire de quelque 12 000 titres. Elle déménagera début 2006 dans un nouveau local de 15 000 pieds carrés dans ce même centre commercial afin d’accroître l’offre aux consommateurs.»

Il est beaucoup question de pieds dans cette fable d’espace. De pauvres mal embouchés vous diront sans doute que c’est parce que le cerveau de Pierre Renaud y loge, quelque part entre les orteils et les chevilles. Pour ma part, je respecte la pointure des souliers qui protègent les uns et les autres. Voilà un homme d’affaires qui a fait plus pour démocratiser la lecture que bien des réseaux de télévision publique. Renaud-Bray attire une clientèle qui n’aurait jamais osé entrer dans une librairie. Certes, le meilleur y côtoie le pire. Mais parmi la crème d’avocat à dix dollars le tube, qui sert à résorber la sécheresse des mains de quelques employés (chut ! c’est notre petit secret), les oiseaux Audubon qui rendent fous et les pyramides de best-sellers, on trouve des sections fort bien garnies. On se moque des «coups de cœur» ? Si on peut critiquer leur généralisation, il faut être vraiment de mauvaise foi pour leur dénier toute valeur.

Mais la franchise boutiquière de Pierre Renaud me scie les nerfs. L’homme se dit commerçant et fier de l’être. Il se distinguerait ainsi du lot des libraires réactionnaires, pour qui le livre est plus qu’une marchandise. Mais quel imbécile, à une époque où même l’école nous prépare ouvertement à nous vendre nous-même et très cher du kilo, ose encore maquiller en quête totalement désintéressée le marché du livre ? Ceux qui redoutent l’expansion de Renaud-Bray opposent au risque d’un monopole une conception libérale du marché où la concurrence est simplement possible. Il ne s’agit pas ici d’un radotage romantique sur notre misérable époque aux valeurs dissolues.

Les visées expansionnistes de Pierre Renaud sont clamées depuis des années sur toutes les tribunes. Ainsi, en novembre 2004, il affirmait à Frédérique Doyon du Devoir qu’il comptait ouvrir une quinzaine de succursales dans les cinq prochaines années, souhaitant faire grandir sa part du marché de 28% à 40 %3. Le 21 février 2005, dans un entretien accordé à la presse, le «grand conquistador du milieu du livre4», qui sait que détendre le gibier préserve la saveur de la viande, déclarait «une guerre absolue mais amicale [c’est moi qui souligne] contre les concurrents»5.

Cette guerre, aussi amicale qu’on voudra, n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. En parfait accord avec le mouvement général de concentration observé dans les secteurs culturels, journaux, télévision et édition, les grandes librairies sont parvenues, en particulier au Canada anglais, aux États-Unis et en France, à réduire la part des commerces indépendants sous la barre des 20 %6. Ce laisser-aller engendre littéralement des monstres. Déjà, Barnes and Noble, qui vend la moitié des livres sur le territoire américain, exige des éditeurs le versement de sommes exorbitantes, simplement pour obtenir un espace d’exposition pour leurs livres7. On réduit ainsi peu à peu l’offre à un cercle de plus en plus restreint, celui des gros noms, dont la gloire méritée ou tirée du scandale vaut de larges avances qu’il faut rentabiliser.

Du reste, Barnes and Noble édite déjà ses propres livres, fabriqués en respect du dogme de l’infaillibilité du marketing. Vous connaissez la chanson ? Pierre Renaud aussi : « Il faut faire de la littérature que les gens achètent… »8 Or, l’expression d’une culture, comprise comme remise en question des idées reçues, à quelque niveau que ce soit, suppose au contraire de donner aux gens ce qu’ils ne veulent pas… enfin, ce qu’ils ne connaissent pas encore. J’ai plissé le nez puis voulu mourir en avalant ma première gorgée de stout. La Saint-Patrick me tient pourtant lieu aujourd’hui de seconde fête nationale.

Je veux bien prêter les meilleures intentions du monde à Renaud-Bray et à son président. Mais le jour où on ira faire son « Renaud-Bray » comme naguère son Steinberg, une poignée d’auteurs québécois parviendront encore à franchir les barricades de best-sellers.

Une pinte de noire s’ils écrivent autre chose que des livres de recettes.



*






1«La grenouille devenue boeuf», Frédérique Doyon, Le Devoir, samedi 21 mai 2005, p. F2

2«La mort d’une librairie indépendante», Association des libraires du Québec. Une version .pdf du texte est accessible : www.alq.qc.ca

3«Pierre Renaud, commerçant de livres», Frédérique Doyon, Le Devoir, samedi 20 novembre 2004, p. F2

4Frédérique Doyon, 2004, ibid.
5«Le libraire Renaud-Bray est en pleine expansion», Laurier Cloutier, La Presse, cahier Affaires, p. 4

6André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005, p. 40-42.
7Denis Vaugeois, L’Amour du livre, Septentrion, 2005, p. 120.
8Frédérique Doyon, 2004, ibid.
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