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Les libraires - numéro 116
Les belles têtes à trois langues

Les belles têtes à trois langues

Par David Goudreault, publié le 09/12/2019

Je vais l’avoir, le petit blond! Chaque classe est un défi, et je me réjouis parfois d’atterrir dans des écoles plus difficiles, avec des élèves plus réfractaires à la création poétique. Ce sont eux, ma cible. Les grands baveux, les petites divas, les désabusés et autres impertinents qui croient pouvoir texter impunément pendant que je m’échine à leur offrir quelques vers, à leur donner envie d’en écrire eux-mêmes. J’en fais une affaire personnelle; je veux les voir réagir quand je scande du Gauvreau en exploréen, que je récite du Carole David ou chuchote du Pierrette Sandra Kanzié.

Blondinet n’est pas irrespectueux, ne grommelle pas, ne se cache pas la tête dans son capuchon. Son regard me suit, il est concentré, mais de marbre. Tandis que ses collègues rigolent, s’étonnent, se rebiffent ou s’enthousiasment, il ne bronche pas. Je sors l’artillerie lourde, monte sur le bureau du prof et gueule du Godin à pleins poumons. Stupeur générale. Le glaçon blond sourit enfin. Sans plus.

Fin de la rencontre, les jeunes viennent discuter avec moi, me laissent photographier leurs poèmes, me concède la victoire : « Vous aviez raison, monsieur, c’est pas plate la poésie. » Étonné, je remarque le stoïque adolescent dans le groupe qui m’entoure. « I didn’t catch a word, but it was entertaining. » La performance sans les mots ne suffisait pas. Son prof m’apprendra que la famille du jeune Norvégien s’est installée en Gaspésie il y a moins de deux semaines. Immersion totale, il assiste à tous les cours en français, et il suit des cours de francisation en soirée. Il s’intégrera rapidement, les ados ont une meilleure plasticité du cerveau et moins de résistance aux changements que leurs parents.

À Sherbrooke, Trois-Rivières, Gatineau ou Roberval, j’en ai rencontré des dizaines, voire des centaines de ces adultes qui s’acharnent à apprendre le français, ses exceptions et complications. La Meute peut retourner se coucher, les immigrés ne sont pas menaçants. Au contraire, la plupart sont tellement reconnaissants de pouvoir renouer avec l’espoir d’une vie meilleure qu’ils ne demandent qu’à travailler, apprivoiser leur terre d’accueil, y trouver la paix. Je n’idéalise pas l’immigration à tout vent, l’ouverture inconditionnelle des frontières ne me convainc pas, mais force est d’admettre que nous avons besoin de ces flux migratoires, et pas seulement pour nos pénuries de main-d’œuvre; les familles québécoises issues de l’immigration sont essentielles au développement de notre société, et, a fortiori, de notre culture. Tout est une question d’intégration. La qualité de celle-ci dépend en majeure partie de notre capacité à insuffler davantage d’attrait à la francisation.

Le site du bien nommé ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec nous apprend que « [l]e nombre des admissions de la période 2013 à 2017 s’élève à 256 649 personnes immigrantes, soit une moyenne annuelle de 51 330 », que « [l]a catégorie d’immigration la plus importante est celle de l’immigration économique avec 62,4% des personnes admises au cours de la période ». Et cerise sur le gâteau : « L’âge de ces personnes est relativement jeune : 67,1% d’entre elles ont moins de 35 ans à leur arrivée. » On peut donc prévoir le nombre d’arrivants pour organiser les services en conséquence, tabler sur l’employabilité des immigrants et se féliciter de leur jeune âge, qui facilitera leur francisation et leur intégration. Pas de panique, donc.

L’inépuisable source d’information nous révèle aussi qu’« [a]u moment de leur arrivée, 52,2% des personnes déclarent connaître le français ». Comment encourager ce groupe à le « connaître » davantage encore, et convaincre les 47,8% restant à le découvrir, l’apprendre et l’aimer? Par tous les moyens disponibles!

Malgré les sympathiques recommandations de lecture du premier ministre, je ne suis pas caquiste et demeure critique de ce gouvernement. En revanche, il faut leur reconnaître quelques bons coups, dont les incitatifs financiers à la francisation.

C’est comment l’Amérique? de Frank McCourt ou Ru de Kim Thúy sont autant de récits d’immigration à méditer. Nul ne se déracine, ne s’expatrie à la légère, sans déchirements. Les nouveaux arrivants débarquent souvent en mode survie, ont mille difficultés et chocs culturels à gérer ; ils ne vont pas apprendre le français pour nos beaux yeux. Surtout s’ils posent leurs pénates dans une métropole anglophile où on peut vivre et travailler en ignorant la langue officielle de la majorité. « La région administrative de Montréal est le principal pôle d’attraction : 73,3% envisagent de s’y établir. La Montérégie est la deuxième destination avec 6,3% des intentions d’établissement… » Méchant écart! Bonjour-hi, ciao-bye! Est-ce que la francisation serait plus aisée, parce que nécessaire, en région?

Offrir un incitatif financier, oui. Soutenir des programmes d’alphabétisation et de francisation de qualité pour répondre aux demandes croissantes, évidemment. Engager des enseignants spécialisés sensibles à la réalité des immigrants, bien sûr. Et partager massivement l’une de nos principales richesses : la littérature québécoise. Plus grande que la somme de tous ses auteurs, cette poutre maîtresse de notre culture et de notre identité devrait être au cœur de nos efforts. Je l’affirme sans détour : nous devrions donner des tonnes de livres québécois aux nouveaux arrivants. Des bandes dessinées, des recueils de nouvelles, de poésie, des essais et des romans (OK, même des livres de cuisine)! Soyons fous, mais conséquents, exigeons que le gouvernement offre une trousse littéraire de bienvenue à chaque famille accueillie. Elise Gravel, Michel Tremblay, Dany Laferrière, Francine Ruel, Joséphine Bacon, Marie-Claire Blais, Réjean Ducharme, Michel Rabagliati, Fanny Britt, François Blais, et même du Mordecai Richler. De tout, pour tous et pour toutes.

Si on touche à l’universel par l’intime révélé, nul doute qu’en se penchant sur le meilleur de notre littérature, les im-migrants voudront partager notre langue. L’inclusion par l’infusion, ce ne serait pas une dépense, mais le moindre des investissements. Mobilisez vos députés!

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