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La Phalange du scribe

La Phalange du scribe

Par Marie-Éve Sévigny, publié le 01/06/2003
Patrick Midani avait la colère scripturale. Chaque mardi, son humeur noire passait sous presse, ébouriffant les plumes d’un vilain petit canard, gauche et marginal. C’était, à n’en pas douter, un homme de caractères.
— Ariane ! Trouve-moi Léo !

Il survenait toujours ainsi, s’abattant sur nous avec sa délicatesse de plaie d’Égypte. Ses longues enjambées lui faisaient investir l’espace en une seconde, d’une surprenante bourrasque sablonneuse :

— Ah, j’ai pas dit mon dernier mot !

On ne pouvait dire le contraire : il était volubile au point de parler dans son sommeil. Son esprit polémique relevait du croisement entre le pit-bull et le doberman, et on l’entendait aboyer partout. Il avait conduit tant de manifestations que son cordonnier s’était offert une villa en Toscane, et toujours avec si peu de prudence que son avocat avait dû vendre sa villa à un cordonnier.

Il a déposé un lourd carton sur le comptoir :

— Je veux laisser un essai que je viens de publier.

En ville, tout le monde savait que, loin d’être hostile aux œuvres à petits tirages, notre librairie les recherchait particulièrement, dans la certitude d’y trouver les idées les moins convenues, et donc les plus intéressantes.

— C’est moi qui m’occupe des consignations, maintenant , lui ai-je annoncé.

L’ironie de ses grands yeux noirs s’est emberlificotée dans la bretelle de ma robe soleil. Il a repris sa boîte, puis foncé vers l’arrière-boutique :

— Hé ! Je t’ai dit que Léo était occupé… !
— … avec des représentants, je sais ! Mais je publie à compte d’auteur, fait que je me représente moi-même !

J’ai renoncé à freiner son sillage, me contenant de recueillir les journaux qui, projetés en l’air, atterrissaient sur le sol, et apaiser les gémissements rouillés du tourniquet de cartes routières.

Puis, tout s’est passé très vite. Mon majeur a littéralement causé son propre malheur, qui dormait, ce jour-là, sous la touche F9 du clavier. Un dernier coup de phalange vigoureux, et, aussitôt, l’effroyable réaction en chaîne : craquètement paniqué de disque dur, grésillement éloigné d’imprimante ; le parquet a eu le fou rire sous mes sandales, et l’escalier, sous ses semelles, est entré en convulsions ; mes yeux baissés, les siens levés, mon coup de hanche sur la porte qu’il tenait ouverte et…

— Hon ! ‘Scuse !

Ma main droite n’a pas vraiment senti la fraîcheur du carrelage.

— T’es-tu fait mal ?

Mais quand Midani a retiré la boîte qui écrasait mes doigts, la seule existence de l’air, tout autour, m’a dissoute dans un feulement rauque.

***

Jamais, avant ce nuisible bras en écharpe, je n’avais réalisé combien mon métier exigeait d’efforts physiques. Léo n’a pas tardé à m’interdire tout transport de livres : non seulement ma main gauche nécessitait une dextérité de tarentule pour replacer un titre sur les tablettes, mais, la vigilance précaire de mon menton et de mon poignet condamnait les bouquins au purgatoire des abîmés soldés.

Mais ce qui me frustrait par-dessus tout, c’était la rébellion de ma graphie ; l’ineffable crétinerie de cette main gauche qui voyait ses longues années buissonnières punies de l’incapacité d’écrire : perplexe à seulement tenir le stylo, craintive, elle faisait frissonner les mots. Et Léo s’impatientait devant ces griffes laborieuses qui brouillaient nos références :

— Ariane, qu’est-ce que tu es allée dire à M. Tuong ! Man Ray n’a jamais fait de bédé érotique !

Seule à déchiffrer ma note maladroite, je m’irritais de sa mauvaise volonté :

— Manara, pas Man Ray ! Tu sais pas lire ?!

Il tournait le billet dans tous les sens, considérant sévèrement mes hiéroglyphes :

— Non, justement. Et M. Tuong non plus.

Mais les clients compatissaient, s’empressant de barioler affectueusement mon plâtre de leurs encouragements multicolores. Midani avait revendiqué le coup de griffe inaugural, imprimant le plâtre encore humide de ses amples excuses, aux pigments luisants. Suivant des yeux le stylo, je ne pouvais m’empêcher de détailler ses longues mains nerveuses, modelées par tant d’épigraphes. Levant les yeux, il a capté ma curiosité pour l’éminence cornée de son majeur :

— C’est ma phalange de scribe… J’appuie trop sur le crayon… dans tous les sens du terme…

J’ai considéré tristement mon lourd bandage :

— Moi, ma main gauche dénature tellement mon nom… que je n’existe presque plus.

Il a mis un soin presque maniaque à ranger les babioles qui encombraient le comptoir, enfouissant, sous chacune d’elle, le moindre éclat de ses remords :

— Pour écrire, il faut d’abord une parole. Et toi, juste à t’entendre, on voit bien que tu n’es que cela.

Et, comme j’étais sceptique, il a poussé vers moi sa boîte de livres :

— Tiens : je te parie ce que tu veux que si tu entreprends de présenter mon livre à tes clients, je serai obligé de t’en rapporter avant la fin de la semaine.
— Tu triches : dans les deux cas, tu es gagnant.

***

Son essai n’était vraiment pas une réussite. Écrit à la hâte, tatoué d’expressions inélégantes, il présentait des idées gratinées sauce Midani, c’est-à-dire baignant dans un coulis au vitriol, sans aucune subtilité.

J’en discutais d’ailleurs avec M. Bertrand, le professeur de communications :

— Les têtes brûlées de cet acabit sont utiles à la respiration d’une société.

Mme Messier s’est interposée :

— Pardon ! La publication mérite un minimum d’élégance !
— Cela dépend du livre…

L’occasion était trop belle :

— Après l’avoir lu celui-ci, vous tomberez sans doute d’accord : il est impossible de s’en faire une opinion nuancée…

Et c’est ainsi que la colère de Midani a répandu ses miasmes, contaminant les esprits les plus posés jusqu’à tourner à l’infection. Les éclats de voix de M. Bertrand et de Mme Messier ont attiré l’attention de Mme Hébert, qui, après avoir acheté le livre, s’en est tant scandalisée chez sa massothérapeute que celle-ci, lui empruntant le bouquin, l’a dévoré d’une façon compulsive ; cela a grandement intrigué son amant, qui l’a lu à son tour pour le prêter à un ami cinéaste, dont le frère, critique littéraire reconnu, m’est arrivé, à peine une semaine plus tard :

— Je cherche le livre de Midani, dont tout le monde parle…

Et puis, forcément, la rumeur s’est atténuée. L’auteur, venant chercher ses bouquins en surplus, a tout de suite remarqué ma main droite, qui, enfin libérée de son pansement, reposait sur ma facture. Il l’a prise, doucement, et a caressé du pouce mon majeur, principalement la petite callosité rugueuse qui ornait ma première phalange :

— Tu signes bien d’autres choses que des bordereaux, non ?

Son sourire me brûlant les yeux, j’ai plongé sous mon bureau, pour ouvrir mon classeur, en sortir sa facture. J’ai défroissé la feuille du plat de la main. Puis, j’ai tracé mon nom, en lettres rondes et fières, ivre de me dire à nouveau, mordre à cette pulpe fragile par la seule pointe de mon crayon.

— Ariane. Persiste et signe.


***


Histoire de l’écriture, Louis-Jean Calvet, Hachette, coll. Pluriel
Contre, Lydie Salvayre, Éditions Verticales
« Les Signatures », dans La Plaine de Caïn, Spôjmaï Zariâb, Éditions de l’Aube
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