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L’hommage au livre méconnu

L’hommage au livre méconnu

Par Laurent Laplante, publié le 01/11/2001
Les victoires, chacun aime à le croire, sont plus souvent imputables au soldat inconnu qu’au général dont la statue trône au cœur du parc public. Les manuels d’histoire, presque toujours dictés par les vainqueurs, disent autre chose et les villes baptisent leurs rues et leurs places des noms de ceux qui ont planifié boucheries et conquêtes, mais la réalité enseigne que Napoléon ne serait pas devenu empereur sans ses grognards et qu’Alexandre n’aurait pas mué les conquis en alliés sans les connivences intelligentes et conciliantes de ses soldats.
La littérature peut, me semble-t-il, se distinguer de l’histoire élitiste et mieux reconnaître les vrais mérites. Certes, les sommités du roman ou de l’essai, de la poésie ou du fantastique retiennent l’attention et suscitent plus que leur part de prêts et de ventes, mais, soyons honnêtes, qui d’entre nous ne lit que des chefs-d’œuvre ? Qui, tendu après son travail sur Spinoza, n’est pas tenté de retrouver son souffle dans une bande dessinée ou un roman policier ? Qui n’alterne pas l’exigeant contact avec Maître Eckhart et la jouissive fréquentation de Gabrielle Gourdeau ou de Nando Michaud ? Auteur et polémiste, Graham Greene écrivit La puissance et la gloire mais aussi Tueur à gages. Comme quoi goûter un genre littéraire n’oblige pas à bouder les autres. Comme quoi accompagner les génies dans leur conquête des pics n’empêche pas d’apprécier la marche dans les sous-bois. Comme quoi il est humain, sain et souhaitable de se laisser parfois guider dans le choix de ses lectures par sa fatigue, par le conseil d’une amie, par le hasard. Comme quoi je déteste assez cordialement ces questionnaires où l’on exige la liste des cinq livres que vous emporteriez avec vous dans l’hypothèse d’une éternelle solitude sur une île lointaine. Je préfère donc ne hiérarchiser ni les genres littéraires ni les livres, mais accorder à chaque lectrice et à chaque lecteur le droit de trouver une détente et un répit là où l’autre sue sang et eau.

Alors ? L’éventail des livres signalés au public lecteur doit constamment s’élargir, s’assouplir, affirmer sa liberté. Les gestionnaires s’intéresseront, et il est bon qu’ils le fassent, aux auteurs fétiches dont découlent les ventes réconfortantes, mais les vrais lecteurs et les libraires qui stimulent leurs errances doivent s’efforcer de toujours repêcher l’auteur trop vite mis sur la touche ou le livre qui mériterait un second regard. Les vedettes reçoivent des hommages que souvent elles méritent, mais combien de livres méconnus valent autant ou presque ?

J’entretiens donc une grande sympathie pour cette idée, qui n’est d’ailleurs pas de moi, d’un hommage au moins occasionnel au «livre inconnu». J’imagine, dans la vitrine d’une librairie, un humble présentoir où, pendant un court moment de célébrité comme celui qu’évoquait Warhol, le livre dont n’ont pas parlé les critiques et qui n’a pas accédé au palmarès des livres les plus vendus attirerait les regards à son tour. Ce livre aurait été choisi par le libraire et son personnel. J’imagine, dans la même veine, qu’un prix soit remis à l’auteur du « livre inconnu » à l’occasion d’un salon du livre et qu’un bouquin que la mode condamnait injustement à l’anonymat reçoive alors son dû.

Cela, à mes yeux, incombe spécifiquement aux libraires, car cette vigilance raffinée et cette liberté à l’égard des modes et des pressions commerciales seront toujours la base de leur crédibilité. Le libraire doit savoir compter, gérer, lire le marché, mais il doit, tout autant et même davantage, rendre au public lecteur les services proprement culturels que celui-ci attend et que nul autre, sinon le bibliothécaire, ne peut assurer. Dans l’immense majorité des cas, les librairies n’ont d’autre choix que de relayer jusqu’au public les choix des éditeurs et des distributeurs. Ainsi le veut une certaine loi d’un certain marché. Soit. Mais le libraire et son équipe ne peuvent-ils pas, d’un geste autonome et spécifiquement culturel, compenser au moins une fois par mois ou par an les distractions de ce marché et s’extraire des ornières de la critique ?

L’Arc de triomphe de l’Étoile n’a pas lésiné sur les éloges offerts aux grands noms, mais on a quand même réservé, depuis 1920, un petit coin de reconnaissance au soldat inconnu. À quand l’hommage au livre méritant et méconnu ?
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