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À 100 ans, fière et toujours debout la « Nénéref »!

À 100 ans, fière et toujours debout la « Nénéref »!

Par Robert Lévesque, publié le 28/09/2011
Une fois n’est pas coutume. Puisqu’à cent berges elle le mérite, la vieille, parlons ici non pas d’un écrivain mais d’une maison d’édition, la NRF – «la Nénéref», écrivait le malin Céline –, autrement dit la maison Gallimard, entreprise littéraire et commerciale issue des volontés de «classicisme moderne» de la Nouvelle Revue Française lancée par Gide et Jean Schlumberger en 1911. Cette revue ambitieuse devint aussitôt, entre les mains de Gaston Gallimard, une respectable maison, passant de la rue Madame, de la rue de Grenelle, jusqu’à l’adresse aujourd’hui fameuse du 5, rue Sébastien-Bottin – «Sébastien-crottin», persiflait Céline. Gallimard, la grande maison familiale (père, fils, petit-fils aux commandes, Gaston jusqu’en 1975, dernier c.a. six mois avant de mourir; Claude jusqu’à sa mort en 1991 et Antoine depuis…). La marque, centenaire, est toujours en bel et bon état de marche avec, telles ses mascottes, Le Petit Prince et L’étranger en tête des ventes.
Gallimard? C’est la tour Eiffel en pile de livres! C’est Chanel et Citroën, baguette et Bibendum, la France m’sieudames!… Contre vents et marées, concurrences et modes, devant toutes les opérations économiques de regroupement ou d’absorption, la maison Gallimard est demeurée la maison Gallimard. Trois générations accordées. Ce qui, en soi, au moment du gâteau à cent bougies, demeure, au-delà du prestige des «édités» (trente-six Nobel, trente-cinq Goncourt, Saint-Ex, Camus, Proust, Céline et Sartre, Kafka et Kessel, Pamuk, Sollers toujours en selle, Le Clézio et Ducharme, Paz et Pinter, Roth et Kundera, Modiano…, n’en nommons plus, la cour est pleine de plumes!), le plus fier exploit qui soit dans ce beau métier pour lequel n’était pas fait Gaston Gallimard, mais dans lequel il a fait le maximum, le meilleur (les autres réussites impressionnantes en France demeurant le cas de petites maisons comme celle de Minuit de Jérôme Lindon et celle du Corse José Corti).

Pas fait pour ça, Gaston? Le «patron», le chêne? Dans une lettre à sa femme du 24 septembre 1924, écrite treize ans après le début de l’aventure, cet homme de naissance bourgeoise, habitué au luxe, confiait à la délaissée, pour la consoler de ses absences sans doute (il était séducteur, donnée importante), qu’il était dans l’édition contre sa destinée. Lisons la lettre étonnante: «Il y a que je vais contre ma destinée et que tout ceci vient de cet effort que j’ai fourni, de cette obligation à contrefaire ma nature. De cette déception intime que me donne même la réussite, de cette misanthropie qu’augmentent chaque jour mes relations avec mes artistes. Alors je rumine, je rumine, je me déforme, j’ai une situation et je me sens un raté, puisque je ne suis pas devenu ce que je souhaitais mais un autre. Je suis absorbé par les questions d’argent, dans mes affaires et personnellement. Cet asservissement à l’argent de toute activité, de toute préférence, de tout goût, m’engourdit petit à petit. Je fuis la réflexion, la conscience, et il le faut bien sinon je perdrais pied. Je n’étais pas fait pour jouer un rôle, pour être un homme d’affaires, pour plier mon indépendance à une vie aussi quotidienne».

Ce qu’il voulait c’est une vie aisée et contemplative, l’abandon de l’âme dans les plaisirs et les jours, il était proustien plus qu’entrepreneur, il ne voulait qu’admirer, le luxe, les voitures, les tableaux, les femmes (alors qu’il aura à faire face à des énergumènes comme Céline, qui lui lance méchamment «vos morues!» pour se moquer de ses conquêtes féminines, le Céline se démenant comme un diable dans l’eau bénite pour lui soutirer par l’usure sa Pléiade! de son vivant!). Jean Paulhan, l’une des grandes figures hors famille de la maison (avec Queneau), devra souvent consoler le patron dans sa hantise d’avoir trahi sa vraie nature… Il y a de ces trahisons qui font l’histoire, et Gaston Gallimard, atypique éditeur, mélancolique rêveur, a réussi plus que quiconque à établir la première maison d’édition française, et l’une des plus prestigieuses maisons à travers le monde entier… La raison de cette persévérance qui le conduisit là, on la trouve dans cette lettre à Yvonne Redelsperger, sa première femme, quand il écrit: «J’ai souvent songé à me retirer, mais ce qui m’a retenu toujours c’est Claude qui dans dix ans pourra être le maître ici». Claude Gallimard devint le maître cinquante et un ans plus tard...

Cent ans, c’est le siècle et la maison a dû le traverser dans ses bouleversements, les deux guerres mondiales dont la seconde faillit l’emporter dans la déferlante fasciste. Les Allemands dans Paris (Hitler au petit matin…), la maison Gallimard fut mise sous la main de l’occupant nazi. Un immense doigté, de la part de Gallimard et des hommes vaillants et dévoués à la littérature comme Paulhan, a fait que la maison d’édition a pu passer au travers de cette période comme une ombre à travers des gouttes de pluie, sans trop se mouiller. D’où la grandeur. Mais pour la revue, la Nouvelle Revue Française, entreprise soeur, le bras nazi fut plus fort. La kommandantur plaça Drieu La Rochelle, personnalité brumeuse et lâche (quoiqu’excellent écrivain), à la tête du périodique littéraire. Paulhan continua de loin à surveiller l’affaire (l’aidant à établir les sommaires), des écrivains de la maison continuèrent d’y collaborer, mais pas des types droits – comme Gide – qui refusèrent net de signer dans les mêmes pages qu’un Jouhandeau, misérable petite vipère proallemande…

Cet épisode noir amena le brillant observateur Mauriac (qui n’était pas de la maison) à écrire en 1953 une phrase délicate et assassine quand on lança la nouvelle Nouvelle Revue Française: «Je nourris un reste de tendresse pour cette chère vieille dame tondue, dont les cheveux ont mis huit ans à repousser». À mon avis, ce fut un épisode secrètement courageux, pour ne pas dire subtilement héroïque, durant lequel la littérature d’abord, et l’édition ensuite, furent défendus par des hommes qui les placèrent, ces mots et ces livres, en avant de tout. Au premier rang de leurs préoccupations et de leur passion.

«Tchin’ Tchin’», comme l’écrivait Boris Vian, le bison aujourd’hui «pléiadisé» comme ce grognon de Céline!




Bibliographie :
1911-2011 GALLIMARD, UN SIÈCLE D’ÉDITION, Alban Cerisier et Pascal Fouché (dir.), Bibliothèque nationale de France et Gallimard, 398 p. | 76,95$ GALLIMARD. UN ÉDITEUR À L’OEUVRE, Alban Cerisier, Gallimard, 176 p. | 24,95$
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