Chroniques

Bande dessinée

Le libraire - Numéro 88
Un classique inespéré

Un classique inespéré

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 13/04/2015

S’il est une chose que la tragédie de Charlie Hebdo a rappelée aux lecteurs québécois, c’est bien l’absence du magazine humoristique Croc. Disparu des kiosques à journaux il y a maintenant vingt ans, le cinglant mensuel satirique témoignait comme nul autre de l’imbécillité ambiante. Rien ni personne n’était à l’abri dans les textes et les bandes de ce nécessaire escadron de fous. Alors que Red Ketchup, Michel Risque, Jérôme Bigras et Gilles La Jungle ont respectivement eu droit à de salutaires rééditions ces dernières années, un des bédéistes piliers du magazine manquait néanmoins cruellement à l’appel : Serge Gaboury.

S’il est une chose que la tragédie de Charlie Hebdo a rappelée aux lecteurs québécois, c’est bien l’absence du magazine humoristique Croc. Disparu des kiosques à journaux il y a maintenant vingt ans, le cinglant mensuel satirique témoignait comme nul autre de l’imbécillité ambiante. Rien ni personne n’était à l’abri dans les textes et les bandes de ce nécessaire escadron de fous. Alors que Red Ketchup, Michel Risque, Jérôme Bigras et Gilles La Jungle ont respectivement eu droit à de salutaires rééditions ces dernières années, un des bédéistes piliers du magazine manquait néanmoins cruellement à l’appel : Serge Gaboury.

Collaborateur de la première heure, Gaboury a été des 189 numéros, à raison de trois bandes mensuelles. Son regard aiguisé, son trait hirsute et son sanguinaire sens de l’humour ont fait de lui l’image de marque du magazine Croc. Malgré ses diverses collaborations à de multiples publications depuis, dont Safarir, Les Débrouillards et Délire, et donc, une production inégalée de strips dans l’histoire de la bande dessinée québécoise, l’extraordinaire gagman était absent des librairies. Du moins jusqu’à ce que la nouvelle structure éditoriale Perro éditeur lui consacre enfin une anthologie digne de ce nom.

Les 128 planches de Du sang et de l’encre, pigées dans les quinze ans de production de Croc, fracassent la foutue rectitude politique de bon aloi à grands coups de sabot sur la gueule. Ce qui, vous en conviendrez, fait le plus grand bien. Politique, religions, économie, vie familiale et conjugale y passent, sans concession ni modération. Et le plus tristement drôle dans tout ça? C’est que les morceaux choisis n’ont pas pris une seule ride. Si le tiers de l’album est composé de gags issus de précédentes anthologies depuis longtemps épuisées – La vie c’est mourant (1982), Gaboury… croque encore! (1983), Vive la nature (1995) et Gaboury sous pression (1996) –, on revisite avec un incommensurable bonheur autant de bandes anthologiques qui font encore rire jaune et gras.

Serge Gaboury est incontestablement un des plus grands artisans qu’a engendrés le 9e art québécois. Bien qu’il soit l’un des rares bédéistes locaux intronisés au temple de la renommée de Joe Shuster, aux côtés d’Albert Chartier, Réal Godbout, Pierre Fournier et Jacques Hurtubise, il ne jouit malheureusement pas de la reconnaissance locale qui lui revient pourtant de droit. Espérons que le présent ouvrage rétablira les faits. Il est plus que temps.

Un récit inachevé
La jeune maison d’édition québécoise Pow Pow accueille un des plus prolifiques et influents auteurs européens de sa génération dans son catalogue : Lewis Trondheim. S’il a fait ses gammes en 1992 dans l’iconoclaste album de 500 pages Lapinot et les carottes de Patagonie, Capharnaüm, amorcé en 2005, est, quant à lui, l’occasion de prendre la pleine mesure du phénoménal chemin parcouru. Prévu en 5000 pages, le rocambolesque récit improvisé entièrement dessiné à main levée se termine à la 278e page. Certes inachevée, cette hilarante relecture du feuilleton superhéroïque américain se lit d’un seul trait, sans que l’on souffre de cette fin ouverte. Après « Donjon » (série prévue en 300 tomes, dont seulement 35 ont été publiés à ce jour) et Frantico (dont il nie la paternité), Trondheim s’amuse une fois de plus à échafauder un tour dont ses nombreux admirateurs se délecteront.

Une monographie
Un monde merveilleux de Winshlussest le fruit de trois expositions réunies sous une seule couverture. Cette monographie de l’enfant terrible du 9e art lève le voile sur plus d’une quinzaine d’années de production, de Monsieur Ferraille à In God We Trust, en passant par sa géniale relecture de Pinocchio. Son univers cruel, sale, dépourvu de naïveté nous en fait voir – et rire – de toutes les couleurs. Ceux qui seraient tentés d’y voir du désœuvrement ont tout faux. Car derrière l’extrémité des mécanismes de l’absurde se cachent les promesses d’un monde meilleur, tout comme dans le corpus du dramaturge Samuel Beckett, dont la parenté d’esprit est saisissante.

Un reportage
Joe Sacco est, avec Art Spiegelman, Guy Delisle, Emmanuel Lepage et Emmanuel Guibert, l’un des illustres artisans de la BD reportage. Il raconte dans Goražde l’horrible quotidien des habitants de cette petite ville, alors coupés du reste monde durant la guerre de Bosnie. Il en restitue le plus fidèlement les gens et les paysages afin de nous dévoiler le visage de cette guerre qui n’intéressa personne. Cette version définitive d’un des grands classiques du genre est bonifiée de notes de l’auteur sur les lieux et personnages présentés, de croquis et de photographies qui apportent plus de perspective à cette œuvre d’une densité rare. Une lecture difficile, captivante, nécessaire.

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