Chroniques

Bande dessinée

Les libraires - numéro 116
Face à l'adversité

Face à l'adversité

Par Jean-Dominic Leduc, publié le 09/12/2019

« L’adversité donne de l’énergie aux âmes fortes, et abat les caractères faibles », écrivit l’homme de lettres Pierre-Jules Stahl. Les quatre titres présentés mettent en scène des protagonistes qui se révèlent dans les épreuves auxquelles ils se mesurent.

Se forger
En 2017, l’auteur québécois Yvon Roy fait une entrée fulgurante dans le neuvième art avec Les petites victoires, publiée pour le compte de l’éditeur parisien Rue de Sèvres. À la suite de ce poignant récit intimiste où il raconte son quotidien avec son fils autiste, l’auteur poursuit dans la veine biographique en explorant cette fois-ci un pan de son enfance.

Portés par un désir de simplicité volontaire, les parents d’Yvon déménagent à la campagne. Mais voilà que les choses tournent mal. Les retards de construction de leur nouvelle maison, une mère au bord de la crise de nerfs en proie à des esclandres violents et un père qui trouve refuge en Jésus sont autant d’éléments qui installent un climat familial toxique. Avec leur retrait du système scolaire et l’adolescence qui pointe le bout de son nez, Yvon et son grand frère naviguent difficilement dans les méandres de la vie. En cette période transitionnelle déterminante entre l’enfance et l’âge adulte, de grands bouleversements opèrent. De quel côté le destin du jeune Yvon, écorché par tant d’instabilité, basculera-t-il?

Le talent de l’auteur est pleinement déployé dans cette seconde livraison. En apparence lisse et pudique, cette chronique de vie douce-amère s’avère être un récit d’une force rare. Appuyé par un trait maîtrisé et tout en retenue, le récit dévoile un florilège d’émotions subtiles et complexes qui happe de plein fouet le lecteur. Pourtant, en aucun moment Roy ne verse dans le larmoiement et la sentimentalité de bon aloi. La vie, comme le relief de cette nouvelle terre d’accueil, est âpre, dure. Dialoguiste redoutable, Roy résume en une réplique l’essence même de Graines de bandits : « La vie c’est comme la boxe, il faut rester debout, encaisser les coups et apprendre à vivre avec des cicatrices. »

Heureusement, le jeune Yvon est devenu un grand auteur de bande dessinée. En seulement deux albums, l’artiste a réussi à imposer cette voix unique qui a cette particularité tant convoitée qu’ont les Paul de Michel Rabagliati de rejoindre tant les aficionados que les lecteurs néophytes du genre.

Se relever
À la suite d’une thrombose qui emporte subitement sa mère — sa mamoune avec qui il restera toujours, toujours, toujours! —, le jeune Noël, qui présente une déficience intellectuelle, est placé en foyer spécialisé pour des personnes comme lui. Il y fait la connaissance de pensionnaires qui deviendront sa nouvelle famille et avec qui il apprendra à tomber pour mieux se relever. D’une grande sensibilité et d’une intelligence remarquable, l’œuvre de Mikaël Ross réussit à nous amener dans la tête et le cœur de ces êtres différents, nous faisant osciller entre les rires et les larmes. Elle nous fait l’éblouissante démonstration que ces êtres uniques ont beaucoup à nous apprendre sur la résilience. Voilà un exploit rare digne de l’extraordinaire film Le huitième jour de Jaco Van Dormael.

Reconstruire
Après avoir bouleversé les lecteurs coup sur coup avec David, les femmes et la mort (2012) et Salto (2016), Judith Vanistendael revient à la charge avec Les deux vies de Pénélope, un récit d’une puissance telle qu’on en ressort le cœur broyé. Chirurgienne de guerre en Syrie, Pénélope lutte contre la barbarie en repoussant les limites de la vie. Entre les missions — un total de 32 en 10 ans! —, elle revient auprès de sa fille et de son amoureux. Combattant sa culpabilité d’abandonner tour à tour ses proches et les victimes de la guerre civile, elle tente de naviguer dans cette zone de transit perpétuel, d’y trouver un sens. Le trait jeté, élégamment mis en couleur à l’aquarelle, vient insuffler au récit une pulsion de vie qui nous chavire.

Amuser
René Goscinny aura été toute sa vie durant un battant. Dès sa plus tendre enfance passée en Argentine, il ne vit que pour faire rire les autres. « Quand on est jeune, l’humour est une défense… Par la suite, il peut devenir une arme », disait-il. Fasciné par la bande dessinée, il s’y consacre très tôt. Jeune adulte, il tente sa chance sans succès à New York. Il revient bredouille à Paris, où il décide de devenir scénariste de bande dessinée, un métier qu’il invente de toutes pièces en collaborant notamment avec Morris sur Lucky Luke et Sempé sur Le petit Nicolas, en plus de créer Astérix avec Uderzo. Dans ce captivant biopic, Catel, l’auteure d’Olympe de Gouges et Joséphine Baker, lève le voile sur la vie et la carrière d’un monstre sacré du neuvième art. Fervent défenseur des droits des auteurs et des dessinateurs, il devient à son tour, l’instant de cet album, un extraordinaire personnage de papier.

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