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Ne brûlons pas les livres

Ne brûlons pas les livres

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 24/05/2011
Les histoires sulfureuses et les scandales, grands et petits, se succèdent sans toujours se ressembler. Et quand les unes et les autres mettent en scène des artistes, grande est la tentation de frapper d’anathème autant le créateur que la création, de mettre à l’index autant l’œuvre que l’homme ou la femme qui lui a donné naissance.
C’est un vieux réflexe, auquel nous ne savons pas toujours échapper, ainsi que nous l’avons bien observé l’hiver dernier quand un rockeur reconnu coupable de l’homicide de sa compagne fut invité à monter sur la scène d’un de nos plus réputés théâtres. De part et d’autre, des voix se sont élevées – parfois avec nuance et mesure, parfois sans l’ombre de l’une ou de l’autre – pour prendre le parti de l’art comme valeur plus grande que l’horreur, pour proposer le théâtre comme lieu de catharsis et de pardon ou au contraire pour exprimer dégoût et indignation à l’idée qu’un meurtrier foule les planches d’une de nos nobles institutions culturelles.

Quoique un brin boiteux et propice à certaines éructations peu apparentées à la pensée articulée, quoique détourné par des politiciens opportunistes (pardonnez le pléonasme) et les vierges offensées professionnelles de la scène médiatique, le débat ne manquait pas d’intérêt, compte tenu de notre tendance naturelle à chercher le consensus, vu parfois comme un signe de cohésion sociale plutôt que comme l’inhibiteur de dialogue qu’il se révèle souvent. En dernier recours, c’est la loi qui a tranché dans la controversée «affaire Cantat», mettant fin à l’orageuse discussion sans qu’on ait eu l’impression d’avoir crevé l’abcès. Et nos médias, qui n’ont rien à envier aux enfants souffrant de déficit d’attention, de braquer leurs projecteurs sur une plus récente histoire susceptible de faire vendre des journaux. Au suivant, chantait Brel, allez au suivant!

L’affaire «Maxime Roussy», hélas, met en scène un auteur de livres destinés à la jeunesse, qui plus est un écrivain à succès, accusé d’avoir agressé sexuellement – et plus d’une fois – l’une de ses fans séduite lors d’un salon du livre, une fillette qui n’était âgée que de 12 ans la première fois que ces actes auraient été posés. Le fait divers sordide à souhait survient plus d’un an après que l’UNEQ, dont j’étais le président jusqu’à tout récemment, a pris publiquement position contre l’obligation imposée par la Commission scolaire de Montréal aux écrivains et artistes qui donnent des conférences dans les écoles de fournir à leur frais la preuve d’un casier judiciaire vierge.

Évidemment, il se trouve déjà des gens dans les milieux de l’éducation et dans la société civile, des gens à juste titre outrés par le crime présumé, qui réclament qu’on fasse disparaître des bibliothèques scolaires et publiques, ainsi que des librairies aussi, les livres du soi-disant coupable. Et encore ici, comme dans «l’affaire Cantat», les bien-pensants me semblent aller vite en affaires dans leur volonté d’imposer un consensus moralisateur.

Qu’on me permette de faire entendre une voix dissidente, en contrechant à la chorale des censeurs.

D’abord, parce qu’au moment d’écrire ces lignes, l’affaire n’a pas encore été entendue devant un tribunal et qu’il existe chez nous une valeur fondamentale que l’on nomme la présomption d’innocence, une valeur mise à mal ces temps derniers où la droite triomphe sans vergogne sur toutes les tribunes.

Ensuite, parce que même si l’écrivain en question devait être reconnu coupable des gestes franchement répréhensibles qui lui sont reprochés – et là, en tant que père d’une fillette à peine plus jeune que la présumée victime, une fillette également fan des séries populaires du soi-disant agresseur, je pèse mes mots –, c’est l’homme qui se retrouve au banc des accusés, pas ses livres.

Combien de fois encore nous faudra-t-il insister sur la distinction qu’il faut établir entre créateurs et créations et rappeler que les secondes, bien qu’émanant des premiers, n’en sont pas moins indépendantes?

Combien de fois encore nous faudra-t-il évoquer tous ces mécréants et truands, accusés, jugés et condamnés pour des comportements inacceptables ou des crimes indicibles, qui ont néanmoins contribué par leurs œuvres à enrichir notre patrimoine culturel?

«L’art est anonyme et n’aspire qu’à se dépouiller de ses contacts charnels. L’art n’est pas un bureau d’anthropométrie», affirmait Léo Ferré avec verve. L’art vaut toujours mieux et plus que l’artiste.

Alors laissons la justice des hommes faire son travail sans entraves. Et ne brûlons pas de livres avant que l’histoire littéraire, qui sait se montrer aussi implacable qu’équitable, ait fait le sien.
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