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Jacques Fortin et Québec Amérique : Quoi, la trentaine, déjà ?

Jacques Fortin et Québec Amérique : Quoi, la trentaine, déjà ?

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 02/11/2004
C’est à 30 ans que les femmes sont belles, chantait Ferland, mais qu’en est-il des maisons d’édition ? Fondateur et patron de Québec Amérique, l’une des maisons les plus prospères du milieu, Jacques Fortin arbore le regard pétillant et le sourire franc de celui qui a réussi… Et pour cause ! Après tout, il n’a aucune raison de jouer la carte de la fausse humilité, en cet automne du trentième anniversaire de son entreprise, qu’il a lui-même qualifiée d’« aventure » dans ses mémoires (L’Aventure : Récit d’un éditeur, Québec Amérique, 2000). Que ce soit dans le genre romanesque ou dans le domaine des ouvrages de référence, il ne les a pas volés, ses succès parfois planétaires. Rencontre avec un aventurier de l’édition…
Du jazz au livre

Attablés dans une brasserie à quelques pas de son bureau, Jacques Fortin et moi amorçons la conversation en évoquant notre passion commune pour le jazz. Étonné, j’apprends que bien avant de songer à fonder la maison qui nous ferait découvrir les plumes d’Yves Beauchemin, Arlette Cousture ou Micheline Lachance, pour ne nommer que celles-là, Fortin gagnait sa vie à jouer de la trompette puis de l’orgue dans les hôtels jusqu’aux petites heures du matin : « J’aurais bien aimé faire carrière dans la musique, sauf qu’à moins d’être un virtuose, ça ne fait pas vivre son homme, avoue-t-il, candide et un brin nostalgique. Mais je me suis acheté un piano il y a quelques années, dont je joue encore un peu, quand j’ai le temps… »

Délaissant à contrecœur la musique, l’homme a donc œuvré un certain temps dans le monde de l’éducation avant d’entrer dans le milieu de l’édition et de la diffusion du livre, d’abord chez Larousse à Montréal. On peut imaginer que, dès lors, l’idée révolutionnaire d’un dictionnaire visuel ait commencé à germer dans l’esprit du futur éditeur. En 1974, animé par le proverbial esprit d’entrepreneurship des Beaucerons, il a fondé sa propre maison, destinée à faire entrer notre industrie éditoriale dans l’ère du best-seller et de l’organisation mondiale du commerce transfrontalier.

Lutter pour s’imposer

Pas plus que Rome, Québec Amérique ne s’est faite en un jour. Jacques Fortin se remémore volontiers ses débuts, où il lui a fallu se battre pour s’imposer dans un milieu encore jeune et un marché encore réfractaire au livre d’ici : « Dans ce temps-là, mon partenaire Gilbert LaRocque et moi étions perçus comme des loups dans la bergerie, rigole Fortin. Parce qu’on voulait changer la manière de faire les choses. À l’époque, il y avait encore un tas d’éditeurs qui ne respectaient même pas les contrats avec les écrivains, qui étaient littéralement exploités. Gilbert et moi, on a proposé un contrat dont l’UNEQ, qui verrait le jour peu après, s’est inspirée pour son contrat-type. C’est sûr qu’on a créé des conflits dans le milieu. » Assurément, cette attitude de fonceur, qui caractérisait le tandem Fortin et LaRoque, ne les a pas aidés à se faire des amis dans l’intelligentsia. Et Fortin ne cache pas ses difficultés de jadis avec « certains critiques littéraires, qui manquaient carrément d’objectivité ». Le nom de Réginald Martel, dont le comportement ne fut pas toujours des plus irréprochables, vient spontanément à l’esprit.

Envers et contre tous, les succès ne tarderont cependant pas à venir pour la jeune maison, qui fait entrer dans son catalogue les romans éminemment littéraires du regretté Gilbert LaRoque de même que des ouvrages appartenant à un registre plus populaire. Du Matou d’Yves Beauchemin aux Filles de Caleb d’Arlette Cousture en passant par Attendez que je me souvienne de René Lévesque, les best-sellers se sont suivis sans forcément se ressembler, au contraire de ce que veut un préjugé tenace. Parallèlement à cela, la maison du Vieux-Montréal a lancé plusieurs générations d’écrivains que l’on tient pour les ténors du roman québécois contemporain, de Christian Mistral (Vamp) à Stéphane Bourguignon (L’Avaleur de sable) en passant par Louis Hamelin (La Rage) ou Andrée A. Michaud (La Femme de Sath). D’ailleurs, Jacques Fortin s’enorgueillit du retour au bercail de cette « compatriote » de la Beauce dont le nouveau roman, Le Pendu de Trempes, paraît cet automne.

Certes, ce sont ses coups d’éclats qui permettront à Jacques Fortin de financer ce vieux rêve d’éditer des ouvrages de référence aujourd’hui exportés partout à travers le monde : « C’est vrai, le secteur littéraire m’a permis de développer l’aile internationale de la maison. Mais il ne faut pas cacher que tout original que soit le dictionnaire Le Visuel, son succès planétaire s’explique par la qualité des alliances que nous avons su nouer et le prestige de partenaires comme Oxford University Press, Larousse, etc. Ce sont des liens qui se travaillent, qui se développent », explique Jacques Fortin.

La sereine trentaine

Il va de soi qu’au gré des quelques périodes de remous ayant secoué l’entreprise depuis le décès prématuré et tragique du complice Gilbert LaRocque, plusieurs équipes se sont succédé. Depuis quelques années, l’équipe éditoriale s’est stabilisée autour d’une éditrice dynamique, Anne-Marie Villeneuve, et d’un nouveau directeur littéraire, Normand de Bellefeuille, lui-même poète et romancier, un lecteur aussi vigilant qu’exigeant, fort apprécié des auteurs de l’écurie.

Mais l’heure n’est pas encore au bilan pour Jacques Fortin, qui garde les yeux sur l’avenir et ne semble pas à la veille de prendre sa retraite : « Avec les années, admet-il, je suis assez fier car Québec Amérique n’est jamais tombée dans la facilité, dans le livre alimentaire. On est resté une maison très littéraire, ce à quoi j’ai toujours tenu. Tous les deux ou trois ans, on a un bon succès, ce qui est suffisant pour maintenir la santé d’une maison d’édition. »

Et, aurais-je envie d’ajouter, cela suffit également pour permettre à son fondateur de quitter le bureau en catimini pour aller s’installer à son tout nouveau piano et « jammer » en solo pendant des heures, jusqu’à en perdre toute notion du temps.
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