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Guy Saint-Jean Éditeur: Affaire de famille, affaire de cœur

Guy Saint-Jean Éditeur: Affaire de famille, affaire de cœur

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 11/01/2007
Avec près de trois cents titres publiés en vingt-cinq ans, la renommée de Guy Saint-Jean Éditeur n’est plus à faire. Dans ses domaines de prédilection, tels les livres pratiques et les beaux-livres, la maison fondée en 1981 par le vieux routier de l’industrie éditoriale qui lui a donné son nom s’impose comme un poids lourd. Parallèlement à ces succès, des titres en littérature populaire ou érotique ont permis à l’entreprise de diversifier son catalogue. À n’en pas douter, avec à la barre Nicole et Marie-Claire Saint-Jean, les filles du fondateur, Guy Saint-Jean Éditeur a le vent dans les voiles…
Au resto où nous avions rendez-vous, Nicole Saint-Jean et sa sœur Marie-Claire arrivent et repartiront ensemble. À quelques reprises au fil de notre entretien, il arrivera que l’une complète la phrase amorcée par l’autre. À force de travailler de concert au développement de la maison bâtie par leur père, ses deux filles se sont forgé une belle complicité professionnelle. «J’étais venue dans l’entreprise pour travailler au développement international, explique Nicole Saint-Jean. Ensuite, j’ai pris la relève de Denise Jobin (connue comme rédactrice en chef de Femme Plus), qui avait donné son impulsion éditoriale à la maison durant ses premières années d’existence. Quand Denise est partie, j’ai assumé la fonction d’éditrice. Puis à la mort de papa l’an dernier, j’ai pris la direction générale.»

Au contraire de son aînée, formée en droit et en hautes études commerciales, Marie-Claire Saint-Jean arrive en 1997 dans l’entreprise familiale, à la mise en marché et aux relations de presse, après des années sur la route comme chanteuse de rock, ponctuées de contrats épisodiques dans le giron de Diffusion Prologue, autre entreprise fondée par le père, en 1976. «J’arrivais du milieu de la musique, mais je serais bientôt liée à la maison d’édition de papa en tant qu’écrivaine avec la publication de mes premières Histoires à faire rougir,» raconte Marie-Claire, que le grand public connaît davantage sous son pseudonyme de Marie Gray.

C’est avec émotion, certes, que Nicole et Marie-Claire évoquent leur père disparu, pionnier méconnu de l’industrie éditoriale québécoise moderne. Issu des écoles de commerce, Saint-Jean a fait sa marque dans le domaine des périodiques quand la maison Benjamin News l’embauche dans les années 1970 comme directeur général; à ce titre, on lui doit l’arrivée sur le marché québécois de quantité de magazines populaires français. C’est également à cette époque qu’entouré de Jean Basile, de Léandre Bergeron et de quelques autres, il participe à la création des éditions de l’Aurore, où il s’occupe essentiellement d’administration. À la faillite de l’Aurore en 1981, Saint-Jean décide de lancer la maison qui porte son nom. «L’édition, c’était un hobby pour papa, précise Nicole. Il s’occupait surtout de Prologue et ne passait chez Guy Saint-Jean qu’un jour par semaine. La maison ne publiait alors pas plus de quatre, cinq titres par année.»

Du guide pratique à la littérature populaire
Au fil des années 1980, la maison se taille peu à peu sa place enviable sur le marché québécois en multipliant les succès de librairie dans le domaine des essais et des guides pratiques en psychologie populaire, sur la santé, la sexualité, la famille, le sport; viendront ensuite les beaux-livres de gastronomie et de jardinage. En littérature générale et populaire, les romans de la «locomotive» Louise Tremblay-D’Essiambre permettent une première percée dès la fin des années 1980. Après une brève éclipse et en l’espace de quelques années, cette mère de neuf enfants publie depuis le milieu des années 1990 une vingtaine de romans, généralement des romans historiques de mœurs, qui ont fait d’elle non seulement une des romancières les plus prolifiques de la scène littéraire québécoise, mais aussi l’une des plus lues, ainsi qu’en témoignent par exemple les ventes records de sa saga en six tomes «Les années du silence», aujourd’hui disponible dans son intégralité en deux coffrets. À la même époque, souligne Nicole, Guy Saint-Jean permet à un jeune auteur de thrillers de faire ses premières armes: c’est en effet dans la défunte collection «Noir» que paraissent les deux premiers romans de Patrick Senécal, qui connaîtra le succès que l’on sait aux éditions Alire.

Autre star de la maison, Marie Gray, que Guy Saint-Jean a littéralement «mise au monde», et à plus d’un titre. «C’est papa qui t’a encouragée à écrire tes premières nouvelles érotiques», rappelle Nicole à sa sœur. Marie-Claire acquiesce avant de renchérir: «Chez Prologue, on distribuait et on vendait pas mal d’auteurs érotiques français, dont certains très réputés. Mais papa et moi, on trouvait que, dans ce champ littéraire, où le choix des mots est fondamental, le vocabulaire des livres français ne collait pas toujours à la réalité québécoise. Il y avait donc de la place pour des œuvres écrites par une écrivaine d’ici.» Feindra-t-on de s’étonner qu’un père puisse pousser sa fille à se «commettre» en littérature érotique? «Pensons que papa avait tout de même été l’éditeur de L’Orgasme féminin, à une époque où c’était encore tabou d’aborder de tels sujets ouvertement au Québec», rigole Marie-Claire. Et puis, le reste, comme on dit, n’est que littérature: avec ses cinq recueils d’«Histoires à faire rougir» édités et réédités en différents formats, vendus à trois cent cinquante mille exemplaires, traduits en anglais et en onze autres langues, disponibles dans plus d’une vingtaine de pays à travers le monde, Marie Gray a su s’imposer comme une incontournable de la littérature émoustillante. Assez étonnamment, ce succès n’a pas vraiment fait école.
«La plupart des manuscrits qu’on nous propose ne nous séduisent pas», de déplorer Marie-Claire. «En édition de livres érotiques ou autres, c’est d’abord et avant tout une affaire de coup de cœur, de renchérir Nicole. Si on ne croit pas à un livre, comment réussirait-on à en faire la promotion?»

Et l’avenir? «Depuis trois ans, la littérature représente le plus gros de notre chiffre d’affaires», souligne Nicole Saint-Jean. Cela constitue un renversement de situation assez inattendu, pour une maison dont les profits dans le domaine des ouvrages pratiques ont pendant longtemps fait office de «subventions» à la division littéraire. Les choses changent pour Guy Saint-Jean Éditeur, tant sur le plan de l’édition que sur celui de la réception critique des œuvres. Ce qui ravit les sœurs Saint-Jean, qui ont le feu sacré et plein de projets pour l’alimenter. Cela ne serait sans doute pas pour déplaire à ce passionné qu’était Guy Saint-Jean.


www.saintjeanediteur.com
www.mariegray.com
www.louisetremblaydessiambre.com
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