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De l’indignation comme vertu

De l’indignation comme vertu

Par Stanley Péan, Les libraires, publié le 15/02/2011
Au plus fort de sa joute verbale avec Dieudonné à l’émission Le 3950 en 2008, Richard Martineau s’était levé de table pour scander: «Jean Charest est un gros trou du cul de merde qui mange du vomi», excès de langage visant à prouver qu’au contraire de ce que les dires du controversé humoriste ont provoqué en France, la liberté d’expression était telle chez nous qu’on pouvait émettre des commentaires aussi grossiers sans craindre de représailles.
Le franc-tireur, dont la démagogie n’a d’égale que l’opportunisme, a tort et il le sait pertinemment. En ces temps où notre premier ministre a fait de la mise en demeure sa réponse privilégiée aux critiques ou railleries qu’il attire, il est malvenu d’égratigner certaines éminences grises. Parlez-en au vice-président de Radio-Canada, poursuivi par Pierre-Karl Péladeau pour propos désobligeants au lendemain de l’annonce du boycott par Quebecor du Fonds canadien des télédiffuseurs…

Il y a quelque chose d’attendrissant dans le zèle avec lequel Martineau défend l’empire médiatique qu’il pourfendait du temps où il dirigeait le Voir, mais qui serait subitement devenu un haut lieu de la pensée éclairée depuis qu’on l’y emploie; quelque chose de risible dans son acharnement à attaquer l’empire concurrent. Pour avoir collaboré tour à tour à des publications de Quebecor et de Gesca, j’estime que c’est bonnet blanc et blanc bonnet.

À Quebecor, on peut quand même reprocher d’avoir instauré le lock-out comme «mode de négociation aussi valable qu’un autre» (dixit Martineau à Tout le monde en parle), sous le regard blasé de la société civile et de la classe politique. Après en avoir usé pour mater des syndicats au Saguenay et à Québec, Quebecor maintient depuis deux ans la ligne dure en opposant aux syndiqués du Journal de Montréal une mauvaise foi aberrante, propose de supprimer 80% des emplois et interdit aux employés mis à pied de continuer la publication de leur organe de résistance, Rue Frontenac, ou de travailler chez la concurrence pendant les six mois suivant leur licenciement.

Ce comportement ne semble plus émouvoir grand monde. Nous avons au Québec des solidarités sélectives, alors quelle importance ces 250 individus manifestement inutiles ont-ils? Après tout, le Journal de Montréal continue de paraître et de prospérer sans leur contribution, en générant davantage de revenus pour la vénérable entreprise familiale qui fait la fierté des Québécoises et des Québécois. Ces derniers, paraît-il, vouent une admiration sans borne au mari de Julie Snyder.

Aussi, quand un écrivain aux convictions aussi inébranlables que Gil Courtemanche choisit de se retirer de la course aux Prix des librairies Archambault par solidarité pour les lock-outés du Journal de Montréal, lui intente-t-on volontiers un procès d’intention, de même qu’on lui invente un supposé mépris à l’égard des écrivains plus jeunes également en lice, ou qu’on l’accuse de mettre en péril un des rares prix à générer de l’attention médiatique pour les lettres d’ici, ou encore de cracher dans la soupe si gracieusement mitonnée par PKP, etc.

Personnellement, j’applaudis Courtemanche (de retour en ces pages, en remplacement de Michel Vézina). Non pas par réflexe vénal de rédacteur en chef d’un magazine publié par la concurrence des librairies Archambault. Je l’applaudis parce que lui, ainsi que Jean-Simon DesRochers, auteur de La canicule des pauvres resté dans la course aux Prix Archambault mais promettant de verser la bourse aux lock-outés s’il devait l’emporter pour son roman, font acte d’une forme d’idéalisme que les cyniques prétendent dépassée, en cette ère du «moi d’abord; après moi, le déluge». Et non, la reconnaissance de la résistance des uns n’est pas une condamnation de ceux qui ont opté pour la neutralité…

Ces jours derniers, dans la France de Sarkozy, qui n’a rien à envier au Canada de Harper en matière de dérives sociales, un opuscule de trente pages défraie la manchette: Indignez-vous! de Stéphane Hessel. Ancien résistant déporté à Buchenwald et ex-ambassadeur de France à l’ONU, le nonagénaire y fustige l’idéologie de la droite: «Mais comment [l’État] peut-il manquer aujourd’hui d’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes [de la social-démocratie], alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’État.»

À méditer.
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