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Musique et contre-culture

Musique et contre-culture

Par Christian Girard, Pantoute, publié le 16/12/2009
Rivages, maison d’édition française bien connue pour son excellente collection de romans policiers («Rivages Noir») ainsi que pour ses publications de la crème de l’humour anglo-saxon, se lance maintenant dans la musique avec «Rivages Rouge». Pourquoi le rouge? Parce que cette nouvelle collection, nous transportant du blues des années 30 au Gangsta Rap des années 90, aborde les dimensions et les phénomènes les plus chauds, les plus brûlants de la musique populaire des cinquante dernières décennies.
De prime abord, lorsque j’ai vu poindre cette collection, il me semblait voir apparaître quelques spectraux échantillons de la défunte maison d’édition Scali. Cette dernière, malgré quelques efforts parfois pertinents et dignes de figurer dans la bibliothèque d’un friand de littérature sur le rock et la musique
populaire en général, n’a pas su, de toute évidence, tirer son épingle du jeu. Trop porté vers un douteux sensationnalisme, l’éditeur s’est souvent laissé aller à publier un peu n’importe quoi et a vu ce qu’il en coûtait. Ne cherchant pas nécessairement à casser du sucre sur le dos des morts, je voulais seulement mentionner le fait qu’il n’est pas toujours évident de faire son trou dans ce créneau, déjà appuyé sur une solide tradition qui en a fixé les standards (je pense à Allia, entre autres, avec ses Nick Tosches, Greil
Marcus, etc.). Et, après examen des trois publications déjà sur les tablettes, je crois que «Rivages Rouge» est promis à un bel avenir.

Reposant pour l’instant sur des traductions d’auteurs de langue anglaise, la collection nous propose une virée parfois «décoiffante» dans les différents univers des rebelles de la culture populaire. Sous des couvertures aux couleurs distinctes et frappantes grouille une flopée d’informations prêtes à alimenter le plus féru des amateurs du genre.

Le blues des légendes
D’emblée, le titre qui a su soulever le premier mon intérêt et mon enthousiasme est, bien entendu, Feel Like Going Home. Légendes du Blues & Pionniers du Rock’n’Roll de Peter Guralnick. Ne serait-ce que pour la pointure de l’auteur, critique et historien de la musique populaire américaine au curriculum vitæ bien rempli, cet ouvrage mérite qu’on y jette un coup d’œil. Fort d’une impressionnante biographie d’Elvis Presley en deux tomes ainsi que d’un livre des plus intéressants sur la grande légende du blues Robert Johnson (tous chez Castor Astral), Guralnick maîtrise son sujet à merveille. Il propose dans Feel Like Going Home une fascinante galerie de personnages, une suite de portraits de figures majeures du blues et du rock’n’roll, liées entre elles par une continuité mise en lumière par une écriture à la fois passionnée par son sujet et très bien informée. Au-delà des anecdotes qu’on y trouve, on sent chez Guralnick la ferme volonté de sauver de l’oubli ces légendes, certaines encore vivantes à l’époque (le livre a été publié dans sa langue d’origine en 1971), véritables héros aux yeux de cet aficionado de musique né en 1943. Sans tomber pour autant dans l’hagiographie aveugle, l’auteur s’efforce de brosser un portrait des plus justes en situant son sujet dans le temps et l’espace et en mesurant l’étendue de son influence dans la culture populaire. De Charley Patton à Jerry Lee Lewis, en passant par Bo Diddley et Muddy Waters, à travers ce livre nous apparaît tout un pan générationnel de l’Amérique blanche qui s’ouvrait les yeux sur l’importance de la culture afro-américaine au sein de son propre pays. Une lecture passionnante.

Es-tu expérimenté?
Continuons à parler de cette même génération, celle des années 60, qui a vu se cristalliser l’essentiel de la contre-culture de l’époque contemporaine, avec l’ouvrage de Richard Neville Hippie Hippie Shake. Rock, drogues, sexe, utopies. Voyage dans le monde merveilleux des sixties. Vaste programme bien rempli par cet Australien qui s’est retrouvé à Londres au cœur des «Swinging Sixties». Rédacteur en chef d’un des premiers magazines underground, Oz, Neville écrit en tant que témoin et acteur privilégié de cette époque turbulente, en soulevant avec sensibilité son étonnante magie et ses dérives pas toujours
reluisantes. Il nous propose donc une odyssée rocambolesque dans une contrée riche en expériences de toutes sortes, où le moindre joint avait le potentiel de devenir le mât sur lequel flotterait le fanion de toutes les révolutions. Un monde disparu, en quelque sorte, et où se croisaient les stars du rock défoncées à mort, les gourous de toutes les chapelles et des Groucho-Marxistes affublés des plus riches pilosités. Truculente lecture qui restitue avec beaucoup de vigueur ce que cette époque avait de plus radical.

Dédales et culs-de-sac
Moins familier avec l’univers du Hip-Hop, n’en saisissant pas tous les codes, c’est avec une certaine réticence que je m’embarquai dans la lecture du dernier titre: L.A.Byrinthe. Enquête sur les meurtres de Tupac Shakur, Notorious B.I.G. et sur la police de Los Angeles, signé Randall Sullivan. Je décidai tout de même, et sans trop de mauvaise volonté de profiter de cette occasion pour en savoir un peu plus long sur cette affaire dont j’avais entendu parler, dans les actualités, à la fin des années 90. Car le phénomène du Gangsta Rap, aussi puéril puisse-t-il sembler au premier abord, n’en demeure pas moins à la fois très dangereux et important en termes d’influence. Et c’est ce que vient prouver cet ouvrage, plutôt rapport d’enquête que critique musicale. Dans un feu roulant d’informations, Sullivan retrace les recherches de l’enquêteur du LAPD Russell Poole, autour du meurtre de Biggie Smalls, alias Notorious B.I.G. Le détective mettait alors son nez dans un drôle de nid de vipères impliquant des policiers de Los Angeles et des gangs de rue, ayant pour toile de fond les tensions raciales de cette ville et gravitant autour d’un seul et inquiétant personnage, Marion «Suge» Knight, propriétaire du label Hip-Hop Death Row Records. Randall Sullivan, journaliste à Rolling Stone, restitue avec beaucoup de souffle cette pénible enquête, pleine de bâtons dans les roues, dont le récit s’apparente à celui d’un inextricable et haletant polar.

Après ce tour d’horizon, force est de constater l’étendue des dimensions liées à l’univers musical que la collection «Rivages Rouge» tend à explorer. Un éventail très large auquel viendront s’ajouter d’autres savoureux ouvrages. Annoncé pour décembre, un titre est à surveiller: The Man Who Led Zeppelin.


Bibliographie :
Feel Like Going Home. Légendes du blues et pionniers du Rock’n’Roll, Peter Guralnick, Rivages, 288 p. | 39,95$ Hippie Hippie Shake. Rock, drogues, sexe, utopies. Voyage dans le monde merveilleux des sixties, Richard Neville, Rivages, 416 p. | 39,95$ L.A.byrinthe. Enquête sur les meurtres de Tupac Shakur et Notorious B.I.G. et sur la police de Los Angeles Randall Sullivan, Rivages, 334 p. | 39,95$
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