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Les libraires - Numéro 101
Le défi de la différence :  Les personnages autistes et déficients intellectuels dans la littérature jeunesse québécoise

Le défi de la différence : Les personnages autistes et déficients intellectuels dans la littérature jeunesse québécoise

Par Pierre-Alexandre Bonin, Monet, publié le 02/06/2017

La littérature jeunesse québécoise s’est toujours efforcée de présenter un reflet fidèle du vécu de ses lecteurs. Depuis quelques années, un nouveau pan de la réalité des enfants commence à émerger dans les romans jeunesse : des personnages ayant une forme ou une autre de troubles du développement ou cognitifs. Du syndrome d’Asperger aux troubles du spectre de l’autisme, en passant par la déficience intellectuelle, on retrouve ainsi en librairie plusieurs romans récents mettant en scène un personnage souffrant de l’un de ces troubles. Mais quelles sont les difficultés pour un auteur souhaitant aborder cette problématique? Et quel est l’impact de ces romans sur le public? Pour tenter de répondre à ces questions, nous avons approché Victoria Grondin, auteure de Dépourvu, et Jean-François Sénéchal, auteur de Le boulevard.

En choisissant d’écrire un roman, Victoria Grondin avait comme objectif d’aider la communauté à en apprendre plus sur le sujet de l’autisme. C’est ainsi qu’elle met en scène, dans Dépourvu, une société où toute la population souffre d’un trouble du spectre de l’autisme, sauf Guillaume, qui est « normal » et qui doit apprendre à s’intégrer dans un monde qui n’a pas été pensé pour lui. Jean-François Sénéchal, quant à lui, a créé dans Le boulevard le personnage de Chris, qui est davantage un témoin qui pose sur le monde qui l’entoure un regard teinté par son handicap intellectuel.

Pour Victoria Grondin, le défi était double : « Chaque personne autiste est affectée par un ou plusieurs symptômes précis, et ce, à différents degrés. J’étais incapable d’offrir un seul personnage autiste dans mon roman et porter le monde à croire que toutes les personnes autistes étaient identiques! [...] Le deuxième défi auquel j’ai dû faire face était que je ne suis pas une personne autiste. […] Je ne voulais pas m’approprier leur perception du monde, au risque d’offrir quelque chose d’inauthentique. » Pourtant, c’est en tenant compte de ces obstacles qu’elle en est venue à imaginer le monde de Dépourvu : « En inversant les rôles [tous sont autistes, sauf le personnage principal], je pouvais montrer la beauté et la diversité des formes d’autisme sans pour autant essayer de me les approprier et, par-dessus tout cela, je pouvais montrer en quoi l’autisme peut être tout aussi utile à la société que ce que nous définissons comme étant la norme. »

De son côté, Jean-François explique que « de par son rapport de dépendance aux autres, Chris devenait un révélateur de rapports humains directs et vrais ». Pour l’auteur, il était ainsi important de montrer que ces rapports ne sont pas à sens unique et qu’ils bénéficient autant à Chris qu’à ses proches : « Chris donne autant qu’il prend; il est aussi important pour les autres que les autres le sont pour lui. » Cette situation est à la base de l’intrigue de Le boulevard. Le matin de ses 18 ans, Christopher, un jeune homme atteint de déficience intellectuelle, découvre que sa mère est partie. Il va devoir se débrouiller seul, en espérant que sa mère revienne. Heureusement pour lui, les habitués du Boulevard sont là pour l’épauler. Sénéchal affirme également avoir « trouvé en Chris un personnage qui [lui] permettait de montrer ce que le monde garde d’empathie et de solidarité, même dans des endroits réputés pour leur atomisation sociale et leur pauvreté culturelle ». Il ajoute du même souffle que « la littérature propose souvent des personnages qui se définissent par leur individualité radicale et leur souveraineté intellectuelle. Chris est exactement le contraire de ce modèle, puisqu’il se définit avant tout par son rapport aux autres ». Ainsi, chacun à leur manière, les deux auteurs sont parvenus à présenter le monde du point de vue d’un personnage atteint d’autisme ou qui présente une déficience intellectuelle.

Étonnamment, même si la réception des deux romans est différente, les auteurs en tirent des conclusions similaires. Victoria Grondin mentionne qu’on l’aborde presque exclusivement pour parler de l’autisme, notamment par des parents particulièrement rassurés après avoir lu Dépourvu. « Ils lisent enfin une histoire qui ressemble à la leur, une histoire qu’ils peuvent partager avec les autres sans hésitation. », nous dit l’auteure. La situation diffère un peu du côté de Jean-François Sénéchal, lequel note que ses lecteurs lui parlent davantage du personnage de Chris que de déficience intellectuelle : « Ça me fait plaisir, parce que les lecteurs semblent avoir mis de côté l’étiquette de “déficient intellectuel” au profit du personnage lui-même. Les lecteurs semblent avoir été marqués beaucoup plus par la résilience, la générosité et le courage de Chris que par ses limitations intellectuelles. » Quoi qu’il en soit, il apparaît évident que les deux romans viennent toucher leurs lecteurs, même s’ils ne le font pas de la même manière.

Là où Victoria Grondin et Jean-François Sénéchal semblent se retrouver, c’est lorsqu’ils tentent d’expliquer pourquoi on compte si peu d’œuvres abordant les troubles cognitifs et de comportement dans la littérature jeunesse québécoise. Pour l’auteure de Dépourvu, le tout s’explique puisque, bien que les troubles mentaux existent depuis des lustres, la recherche concrète sur le sujet est à peine amorcée. De son côté, l’auteur de Le boulevard avance l’hypothèse que la déficience intellectuelle est peut-être tout simplement méconnue. Il rejoint également les propos de son homologue, ajoutant que la crainte de ne pas s’approprier le sujet de la bonne façon, de mal le dépeindre ou encore de tomber dans un discours à teneur didactique peut également être un frein pour les auteurs. Quelques parutions récentes (Edgar Paillettes de Simon Boulerice ou encore Mon frère n’est pas une asperge de Lyne Vanier) prouvent que ces obstacles ne sont pas insurmontables.

En guise de conclusion, laissons une dernière fois la parole à nos deux auteurs, alors qu’ils s’entendent sur un point. Pour Victoria, « plus les adultes vont en apprendre plus sur les troubles mentaux, plus ils vont prendre la plume pour transmettre ces connaissances à leurs enfants et aux générations futures. Il ne faut pas se désespérer lorsque l’on voit qu’il manque de romans sur les maladies mentales. Le meilleur s’en vient! » Et selon Jean-François, « comme plusieurs livres l’ont démontré, la déficience intellectuelle est un univers riche en possibilités. Elle permet d’appréhender le monde sous un angle distinct, […] de cartographier le vaste territoire de la condition humaine ». Finalement, même si la différence constitue un défi, elle est aussi une force, qui ne demande qu’à être mise de l’avant!

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