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Tout Tintin pour Tintinophiles

Tout Tintin pour Tintinophiles

Par Yves Guillet, Le Fureteur, publié le 01/03/2002
Mon enfance fut marquée par Tintin. Je garde précieusement la collection de ses aventures, dont les plus vieux albums portent la marque de mes gribouillages de gamin. C’est dire que j’ai cheminé très tôt avec lui et peut-être m’a-t-il transmis ce goût de me laisser voguer dans les souks et sur les piazze du monde.
Le tour du monde en vingt-quatre albums

Le père de Tintin nous a quittés pour de célestes aventures depuis presque vingt ans, mais l’intérêt pour son œuvre ne faiblit pas dans le monde entier. Les livres se vendent encore beaucoup, dans une vingtaine de langues, même si soixante-dix ans nous séparent de la parution du premier album. Le jeune reporter devrait avoir son musée à Bruxelles et des expositions sont organisées autour de l’œuvre de Hergé. Le marché des produits dérivés est florissant, étroitement contrôlé par la fondation dirigée par la veuve de Georges Rémi et son mari. Bref, on veille au lucratif grain.

Les nombreux tintinophiles, nostalgiques comme moi de ces lectures de jeunesse, seront donc séduits par la parution, aux éditions du Moulinsart, de deux ouvrages autour du jeune reporter belge et de son inséparable fox-terrier. Parlons d’abord de Tintin : Le Rêve et la Réalité. Le sous-titre de l’ouvrage nous en indique bien le propos : l’histoire de la création des aventures de Tintin. L’auteur, Michael Farr, nous présente en ordre chronologique les vingt-quatre albums de Hergé — du Pays des Soviets jusqu’à l’inachevé Regard sur le marché de l’art —, avec les sources de chacun, le contexte souvent d’actualité qui a inspiré leur auteur, les modifications apportées au fil des différentes éditions en noir et blanc d’abord, puis bientôt en couleurs. Ainsi, les vêtements de Tintin comme ceux d’une foule de personnages secondaires seront mis au goût du jour dans les éditions les plus récentes, tout comme certains détails techniques seront modernisés, notamment au chapitre des moyens de transport largement utilisés par notre reporter sans frontières. L’auteur, victime des tendances de son époque, a aussi dû faire des corrections, parfois pour répondre à une certaine rectitude politique post-coloniale : les petits Congolais n’apprennent plus la géographie belge, mais l’arithmétique.

C’est la marche du XXe siècle qui se déroule sous nos yeux et on peut en mesurer toute l’étendue tragique à l’aide d’images et dialogues à première vue bien innocents : Hergé aborde les totalitarismes et les dictatures, l’avancée scientifique parfois merveilleuse (l’exploration lunaire, le sous-marin de poche), parfois malveillante (la récupération à des fins politiques des trouvailles du bon vieux Tournesol), les trafics de toutes sortes.


Cartographe à domicile

Contrairement à son jeune héros, Hergé n’a jamais voyagé. Il s’est toutefois sérieusement documenté tout au long de sa créatrice carrière, trouvant à gauche et à droite la matière première de ses albums. Il ne fut pas pour autant à l’abri des erreurs : son collaborateur Bob de Moor a fait du repérage en Écosse pour corriger dans la version anglaise de 1966 les imprécisions ou erreurs figurant dans l’album d’origine. Farr a eu accès aux archives de Hergé et plusieurs photographies ayant servi à documenter le dessinateur sont reproduites ici. Il est intéressant de faire une lecture parallèle des albums avec ce documentaire révélateur. C’est l’occasion toute rêvée de vous replonger dans vos vieux Tintin, comme je l’ai fait durant les vacances de Noël.

C’est ce qu’on fait les reporters de la revue GEO lorsqu’ils sont partis sur les traces de Tintin pour constater ce que sont devenus le Pérou, le Congo, l’Écosse, Shangai, les Balkans (tentant d’y localiser l’imaginaire Syldavie), le Tibet. Les éditions Moulinsart rendent ainsi accessible à ceux qui n’auraient pu se procurer la riche et attrayante recherche de ce numéro hors-série, paru à la fin de l’an 2000, et qui s’intitule maintenant Tintin, grand voyageur du siècle.

Le traitement est varié, à l’image du style de chacun des collaborateurs : certains collent étroitement aux albums, tandis que d’autres nous offrent un texte plus personnel où Tintin n’apparaît qu’en filigrane. Jean-Michel Coblence, par exemple, nous présente une Shangai devenue ville verticale (comme Céline l’écrivait sur les villes américaines) qui contraste avec la ville basse et horizontale dont Hergé puise la description dans les témoignages de son ami Tchang. Pour GEO, Michael Farr part en Écosse et conclut que Tintin ne s’y sentirait pas dépaysé, après plus d’un demi-siècle. Jean Rolin, quant à lui, parcourt les Balkans, Le Sceptre d’Ottokar sous le bras, dans une quête de la Syldavie auprès des autochtones.

Le tout est agrémenté de superbes photos comme cette revue nous y a habitué, jumelées aux cases correspondantes des divers albums de Hergé. On y prend conscience des changements qu’ont connus ces contrées depuis le passage de Tintin. Sont intercalés à ces regards une suite de thèmes omniprésents dans les albums : galerie de portraits des personnages secondaires, moyens de transport, bestiaire, Bruxelles, etc.


Autour de Tintin

Signalons aussi la parution récente de deux autres ouvrages. D’abord le second tome de Hergé : Chronologie d’une œuvre, qui, sous la plume de Philippe Goddin, couvre les années 1931-1935. Véritable catalogue raisonné et intégral qui comptera cinq volumes, on y admire les dessins d’origine des aventures de Tintin en Amérique, en Égypte et en Chine. On y trouve aussi une foule d’autres illustrations qu’était appelé à dessiner Hergé pour une multitude d’occasions : dessins publicitaires, affiches, publications diverses. Enfin, Pierre Skilling avec Mort aux tyrans ! : Tintin, les enfants et la politique, nous livre un essai sur le rôle des aventures de Tintin dans l’initiation politique du jeune lectorat : comment le reporter réagit-il dans les différents contextes politiques dans lesquels il est appelé à évoluer ? L’auteur poursuit des études de 3e cycle en sociologie à l’université Laval et son ouvrage est publié chez Nota bene.


Bibliographie :
Tintin : Le Rêve et la Réalité, Michael Farr, Moulinsart Tintin, grand voyageur du siècle, Collectif, Moulinsart Hergé : Chronologie d’une œuvre (t.2 : 1931-1935), Philippe Goddin, Moulinsart Mort aux tyrans ! Tintin, les enfants, la politique, Pierre Skilling, Nota bene/Études culturelles
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