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La voix des images

La voix des images

Par Éric Bouchard, Monet, publié le 21/06/2005
À lire les journaux culturels, on croirait que le médium n’a d’importance que pour le théâtre ou la littérature, où on se fait un devoir de traiter de mise en scène ou de style. Mais pour les médiums de narration visuelle tels le cinéma ou la bande dessinée, on se borne souvent à résumer une histoire, sans une ligne sur l’approche visuelle. Il est vrai qu’au cinéma, l’esthétique « réaliste » est devenue la norme : films en noir et blanc ou muets jugés dépassés, cinéma d’animation confiné au public jeunesse, etc. En cela, la bande dessinée exprime pleinement sa diversité : hormis les innombrables séries d’action au dessin formaté singeant le cinéma américain, la variété des styles graphiques s’avère infinie !
Et pourtant, la critique sur la BD évacue trop souvent cette dimension du médium. Les images se prêteraient-elles mal au discours ? Pourtant, histoire de l’art, graphisme, publicité et psychologie s’en chargent depuis un bon siècle. Quand on sait qu’un cinquième de la population québécoise est analphabète fonctionnelle, doit-on s’inquiéter davantage de sa proportion d’anicônètes1, qui empirera sans doute après que l’on ait sabré dans ces matières scolaires superflues que sont les cours d’arts ? Pourtant, dans un univers où chacun est bombardé d’images, ne devrait-on pas songer à développer le sens critique des populations ? Refaisons nos classes en compagnie de quelques auteurs classiques…


Traits d’esprit

On connaît la ligne claire d’Hergé, ce trait homogène cernant toute forme sur un même plan en deux dimensions, ou encore la ligne crade de Reiser ! On connaît aussi le style atome de l’école de Marcinelle (Franquin, Tillieux), un trait dynamique célébrant le culte futuriste des années 50. En somme, il y a autant de types de traits que d’écritures ; Jean-Claude Forest, reconnu à juste titre comme l’un des grands calligraphes de la profession, vient de faire l’objet d’une élogieuse monographie2. Car non seulement cet écrivain inventif aux scénarios surréalistes est l’instigateur de la BD adulte (Barbarella, 1962), mais il représente aussi l’un des pinceaux les plus énergiques ! Avec son réalisme stylisé, ses pleins et déliés d’une grande beauté plastique et son traitement des phylactères, parfaitement intégrés aux compositions des cases, ce précurseur connaît actuellement une importante reconnaissance, avec les rééditions posthumes de ses œuvres chez Casterman et à L’Association, ces derniers nous offrant la version définitive de sa libre adaptation de L’Île mystérieuse de Jules Verne3.


Couleur jazz

Chaque case de Loustal est un tableau, une photo, un arrêt du temps, immanquablement ancré dans la plage, le silence, les femmes, la musique, l’incommunicabilité et les grosses voitures américaines, ce dont la couverture de La Nuit de l’alligator4 est une parfaite synthèse ! Cette compilation d’histoires courtes, réalisées sur l’ensemble de la carrière de l’auteur, nous offre une palette de styles excessivement variés, allant du noir et blanc hachuré à l’aquarelle délavée, puis au style plus direct adopté ces dernières années, formes brutes cerclées d’un trait vif et épais. Et toujours chez Loustal, cette inimitable qualité de lumière et d’ambiance, toujours ce mariage inusité de l’image silencieuse et du texte off, offrant deux vues décalées du même instant, se mariant en une étonnante palette de sens. La majorité des textes sont signés Paringaux, ce qui nous rappelle le génial Barney et la note bleue5.


L’as de l’ellipse

L’indispensable collection « Classiques » de Casterman s’enrichit de l’édition intégrale des trois tomes du Quéquette blues de Baru6. Cette première œuvre de l’auteur, introuvable depuis des années, livre le récit émouvant et partiellement autobiographique de la vie quotidienne d’adolescents issus de la classe ouvrière française dans les années 50. L’inimitable style de Baru (et ses tronches mémorables !), est renforcé par de fortes qualités narratives : l’auteur fait partie de ceux qui font travailler le lecteur par des ellipses brutales et maîtrisées. Ce dispositif s’était avéré particulièrement efficace dans le magnifique Chemin de l’Amérique7, fulgurante ascension d’un boxeur algérien déchiré entre la France et son pays lors de la guerre d’indépendance.


Bibliographie :
Pour aller plus loin :Lire la bande dessinée, Benoît Peeters, Flammarion, coll. Champs, 194 p., 13,95 $ 1. Calqué sur « analphabète » : ne sachant pas lire les images. 2. L’Art de Jean-Claude Forest, Philippe Lefèvre-Vakana, Éditions de l’An 2, 163 p., 59,95 $ 3. Mystérieuse matin, midi et soir, Jean-Claude Forest, L’Association, coll. Éperluette, 68 p., 29,95 $ 4. La Nuit de l’alligator, Loustal, Paringaux & Villard, Casterman, 110 p., 31,95 $ 5. Barney et la note bleue, Loustal & Paringaux, Casterman, 88 p., 27,95 $ 6. Quéquette blues, Baru, Casterman, coll. Classiques, 152 p., 39,95 $ 7. Le Chemin de l’Amérique, Baru, Casterman, 47 p., 15,95 $
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