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BD américaine: La couleur du cauchemar

BD américaine: La couleur du cauchemar

Par Éric Bouchard, Monet, publié le 17/10/2006
Les comics américains élisent enfin domicile en librairie. Même si des éditeurs comme Delcourt ou Soleil commencèrent à s’y intéresser voici quelques années, le lectorat québécois n’a principalement eu droit qu’à quelques classiques modernes comme Watchmen et V pour Vendetta d’Alan Moore, ou Blackhole de Charles Burns. Aujourd’hui, les éditeurs lorgnent avec raison la production américaine…
Pour de sordides motifs de droits d’exploitation, les lecteurs d’ici ont longtemps été privés de BD américaine adaptée en français. Par exemple, bien que des versions françaises des comics de Star Wars soient éditées, des maisons comme Dark Horse s’approprient l’exclusivité de la diffusion sur le territoire nord-américain, faisant peu de cas d’une certaine communauté francophone! On se souvient de l’heureuse initiative de Presses Aventure, qui a entrepris d’adapter les séries phares de Marvel en collaboration avec Marvel France. Malheureusement, comme les albums étaient imprimés en Italie, l’éditeur dut jeter l’éponge lors de l’échéance des droits à la suite de hausses successives de l’euro. Puis voilà que Delcourt et Soleil passent à la vitesse grand V, que la collection «Angle comics» de Bamboo explose, et que les Star Wars de Delcourt ainsi que l’impressionnant fonds Panini Comics sont enfin diffusés localement, après des années de blocus.

Mais aux côtés des classiques de Jack Kirby et Stan Lee, et d’une certaine génération actuelle aux styles complètement sclérosés, on voit poindre une nouvelle génération d’auteurs qui repensent l’approche visuelle dévolue aux comics. Loin des aplats basiques et criards, voire discordants de ses prédécesseurs, naît un souci du traitement chromatique, privilégiant les atmosphères. Deux séries retiennent notre attention.

Une affaire de foi
Charlie Northern, détective au commentaire acide, passionné de la théorie du complot, est mandé à Rome par son frère cardinal pour enquêter sur la mort suspecte du successeur du pape. Les hautes sphères vaticanes cherchent à noyer le poisson, mais Northern se débattra comme un diable dans l’eau bénite pour confondre les figures hypocrites de l’entourage papal. Cette intrigue, pouvant passer pour l’énième rejeton de la génération Da Vinci Code, dissimule en fait une finale monstrueuse, qui place le mystère dans une nouvelle perspective détruisant toutes les certitudes de Northern.

Sur ce projet en deux tomes, Humberto Ramos, étoile montante de la scène étasunienne, et Leonardo Olea, «chef de file de l’avant-garde des coloristes mexicains», démontrent une époustouflante audace graphique : Olea joue de forts contrastes de lumière et d’un assemblage de subtiles teintes pastel et de masses noires sur le dessin de Ramos, un trait semi-réaliste fin et stylisé, aux modelés hachurés.

Ce sera un massacre!
Le logiciel Photoshop, entre mauvaises mains, peut facilement devenir l’instrument du mauvais goût. Combien d’albums regorgent de ces exécrables exemples de flous ou d’effets de lumière totalement inadaptés au style? Cependant, le travail des frères Jonathan et Joshua Luna semble être l’exception confirmant la règle: ceux-ci ont choisi d’employer le flou en tant que système graphique, jouant systématiquement du focus et de la profondeur de champ. Et il faut avouer que ce parti pris est probablement l’illustration la plus probante qu’utilisée avec discernement, une approche propre à la photographie et au cinéma peut se marier au dessin.

«Girls», la nouvelle série «stephenkingesque» des frères Luna, met en scène une petite localité américaine prise dans un effrayant huis clos. Ethan, un jeune adulte collectionnant les défaites amoureuses, ramène chez lui une jeune femme hébétée, découverte nue en plein milieu de la route. Ayant succombé aux charmes de son invitée, Ethan se retrouvera piégé dans une effarante réalité : cette «fille» se révèle une entité extraterrestre qui s’est laissé féconder pour pondre ses «œufs», générant ainsi spontanément des clones particulièrement agressifs d’elle-même. Et ce n’est que le début d’un cauchemar… digne des meilleurs films d’horreur hollywoodiens.


Bibliographie :
Révélations (deux tomes), Humberto Ramos, Paul Jenkins et Leonardo Olea, Soleil, 68 p., 21,95$ ch. Girls (deux tomes), Jonathan et Joshua Luna, Delcourt, coll. Contrebande, 136 et 144 p., 24,95$ ch.
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