François Couture: la fin de l’Effet pourpre

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Après vingt-deux titres publiés en six ans, L'Effet pourpre se dissipe: l'une des maisons d'éditions les plus novatrices de la relève met un terme à ses opérations. Antoine Tanguay a recueilli les propos de son fondateur et grand maître d'oeuvre, François Couture.

Pourquoi avoir pris cette décision?

Quand on ferme une entreprise, c’est qu’elle n’est pas assez rentable!

Qu’est-ce que tu retiens de la réaction des lecteurs à l’Effet pourpre?

La maison a un éventail d’auteurs très éclectiques, mais tout le monde a reconnu qu’elle jouissait d’une véritable politique éditoriale – que j’appelais affectueusement ma politique dictatoriale, car c’est moi seul qui choisissais ce que je publiais. Dans le milieu du livre comme dans les médias, et au sein du public en général, je crois humblement que la maison était perçue comme étant unique et importante. On aimait qu’elle se démarque dans ce qu’un collègue a nommé «un paysage éditorial d’une navrante pauvreté.»

Et la réaction des librairies?

En général excellente. Certaines petites librairies indépendantes se sont fait un devoir de tenir la majeure partie de mon catalogue en stock, ce qui me réjouissait. D’autres gardaient seulement les auteurs plus connus comme Maxime-Olivier Moutier ou Patrick Brisebois. On touche ici le principal problème de l’édition littéraire: sa commercialisation. Même si je faisais les meilleurs livres du monde, si les lecteurs ne les retrouvent pas sur les rayons des librairies, c’est peine perdue. Le tirage moyen d’un auteur marginal est de l’ordre de 750 exemplaires pour un roman, et de 500 pour un recueil de poésie. Ce qui signifie que, sauf exception, les libraires ne recevaient que deux exemplaires de ces titres. Comment faire le poids contre les auteurs à succès qui ont plusieurs dizaines d’exemplaires par librairie?

Quel a été ton plus gros coup?

Ma plus grande fierté est d’avoir mis au monde (le mot «éditeur» vient du latin edere qui signifie «accoucher») quelques auteurs importants, qui sont à mon sens absolument géniaux. J’ai publié les premiers titres de Patrick Brisebois, André Drainville, Daniel Da, Sylvain Houde et Hervé Bouchard, sacré plus grand auteur méconnu du Québec par Lise Bissonnette, et auteur le plus important au Québec des dix dernières années par Stéphane Lépine. Je voulais remettre le style à l’ordre du jour et j’y suis allé à fond! Je suis aussi très fier d’avoir suscité des passions d’édition chez certains fous comme moi, qui ont envie d’audace dans une société de plus en plus dominée par la pensée unique et le discours économique.

Est-ce qu’il y a des choses que tu regrettes?

De ne pas avoir su allier succès populaire et rigueur éditoriale.

Le design a toujours été primordial pour toi. Pourquoi?

Dès le départ, le graphiste Thomas Csano et moi nous avons choisi de créer des œuvres d’art à partir des textes que je lui soumettais, principalement pour briser la banalité des couvertures de livres telles que nous les connaissions auparavant. Et puis l’Effet pourpre n’est pas Gallimard, je me disais que pour me démarquer en librairie, un papier crème et un filet rouge ne suffiraient pas: je devais créer des couvertures percutantes. C’est un choix absolument «anticommercial», m’a-t-on dit, car les lecteurs ne savent pas d’avance que c’est un livre de l’Effet pourpre. Il nous est même arrivé de ne pas mettre le logo de la maison sur la couverture parce que le design ne le permettait pas! Certains appelleraient ça de la naïveté ou de l’inconscience; je crois que je faisais de l’édition sans compromis, ce qui est peut-être suicidaire à notre époque. Thomas a tout de même remporté des prix nationaux et provinciaux pour certains designs de couverture.

Si c’était à refaire, suivrais-tu la même démarche?

Absolument.

Le design le plus marquant?

Il y en a beaucoup. Les Lettres à mademoiselle Brochu de Maxime-Olivier Moutier, Mailloux, histoires de novembre et de juin racontées par Hervé Bouchard, citoyen de Jonquière, de Hervé Bouchard et Carcasses au crépuscule de Patrick Brisebois ont été saluées à l’unanimité. Personnellement, j’adore l’idée qu’a eue Thomas de mettre des polars dans des sacs pour pièces à conviction (la série «Gusse Oualzerre»); Dans Préambule à une déclaration mondiale de guerre à l’ordre d’Alain Turgeon, la couverture était constituée de tout ce qu’on retrouve en quatrième de couverture ; j’ai aussi un faible pour l’épuration de la couverture des Carnets jaunes de Valérien Francœur, qui a crevé quelques enflés d’André Drainville, où un code-barre permet de créer un design déroutant.

Si tu avais à écrire une rubrique nécrologique à propos de l’Effet Pourpre, tu écrirais quoi?

Ci-gît un éditeur qui voulait changer les lecteurs, un à la fois.

Les lecteurs québécois étaient-ils prêts à lire de nouveaux auteurs?

Je crois sincèrement que c’est une question de temps avant que les lecteurs d’ici se rendent compte de l’ingéniosité de nos auteurs. Je l’ai déjà dit ailleurs, je crois que la littérature, au Québec, est en avance sur celle de la France puisque nos auteurs n’ont pas à subir le poids de toute l’histoire littéraire française. Notre édition est encore jeune, elle n’est vieille que d’un demi-siècle. Cela dit, la société est vieillissante, de même que les gens qui œuvrent dans le livre. Selon une étude du ministère du Patrimoine canadien, 50 % des dirigeants de maisons d’édition auront pris leur retraite d’ici dix ans. Nous assistons aux premiers balbutiements d’une évolution de notre industrie éditoriale. J’espère que quelques maisons plus audacieuses émergeront de toute cette mouvance. On remarque, comme partout ailleurs, une tendance vers les fusions d’entreprises et la disparition du côté plus artisanal du métier d’éditeur. Il y a aussi un rabattement des éditeurs vers ce que j’appelle la «vedettisation» des auteurs. Aujourd’hui, on mesure l’importance d’un livre à son chiffre de ventes, et parfois même au nombre d’exemplaires imprimés! Les médias délaissent les auteurs purs et se tournent vers des gueules plus connues, des acteurs ou autres artistes qui prennent la plume. Les lecteurs qui, aux dernières Fêtes, ont acheté massivement la biographie de Janette Bertrand et le livre de recettes de Josée di Stasio, je n’ai absolument rien contre ça, je désire simplement qu’autre chose puisse également exister. En d’autres lieux, on appelle ça la diversité culturelle.

Qu’est-ce que tu as à dire à propos du financement des jeunes maisons et des difficultés qu’elles rencontrent?

Leur défi sera de créer leurs propres réseaux de distribution et de promotion. Elles devront être patientes et attendre que les jeunes lecteurs qui les suivent déjà aient un jour le pouvoir d’achat nécessaire pour acheter leurs titres. Pour ce qui est du financement, je crois que ce sera de plus en plus difficile, car les subventions sont majoritairement attribuées selon les chiffres de ventes. Plus la maison vend de titres, plus elle reçoit des dollars du gouvernement. Seul le Conseil des arts du Canada reconnaît la qualité du travail de l’éditeur dans l’attribution des subventions, par le biais d’un jury de pairs.

Que retiens-tu de ton expérience?

Qu’il est possible d’être singulier et de faire sa place dans le monde. Certes, cette fermeture est un douloureux constat d’échec. Mais, lorsqu’avec un peu de recul, je constate l’effet, sur ma vie mais aussi dans le monde de l’édition, qu’elle a eu au cours des six dernières années, je me dis que l’aventure n’a pas été vaine. Loin de là. Des auteurs qui avaient des choses à dire et qui souvent n’arrivaient pas à se faire publier ont pu trouver à l’Effet pourpre un espace de liberté où pouvaient se déployer leur parole et leur génie. De même, des lecteurs avides comme moi de différence ont recommencé à croire en la littérature d’ici en découvrant l’Effet pourpre. Ce n’est pas rien!

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