Libraires d’un jour

Marie-Thérèse Fortin : révéler les mondes intérieurs

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 18/04/2013

Après avoir assumé successivement la direction artistique du Théâtre du Trident (de 1997 à 2003) et la codirection artistique du Théâtre d’Aujourd’hui (de 2004 à 2012), tout en acceptant à l’occasion quelques rôles marquants, Marie-Thérèse Fortin semble avoir choisi de se concentrer davantage sur sa vocation première de comédienne. Sollicitée tant par le petit écran (Mémoires vives à la télévision de Radio-Canada) que par le théâtre (Furieux et désespérés d’Olivier Kemeid), elle a tout de même pris le temps de causer littérature avec nous, notamment de ce triumvirat d’écrivaines fondamentales pour elle : Gabrielle Roy, Virginia Woolf et Marguerite Yourcenar.

Née à Saint-Octave-de-Métis dans le Bas-Saint-Laurent, Marie-Thérèse Fortin me dit avoir grandi dans un milieu familial au sein duquel la lecture occupait une place raisonnable, mais sans plus. Comme bon nombre de ses contemporaines, elle se rappelle volontiers les romans de la Comtesse de Ségur qui comptent parmi ses premiers contacts avec la littérature. Mais c’est un bouquin qu’avait laissé traîner nonchalamment l’une de ses sœurs aînées qui va procurer à la jeune Marie-Thérèse Fortin son premier véritable émoi littéraire, Vipère au poing d’Hervé Bazin; notre libraire d’un jour garde notamment un souvenir vivide de la lutte sans merci menée par le personnage de Jean Rezeau, surnommé Brasse-Bouillon, et ses frères contre leur odieuse mère, Folcoche. « Ce livre a surtout été pour moi une première rencontre avec le sentiment de la révolte; Rezeau déteste sa mère avec une telle intensité! Et même si ce n’était pas mon cas, la force de ce sentiment m’avait ébranlée, d’autant plus que je ne savais pas qu’on pouvait autant détester sa mère. »

C’est une tout autre dynamique familiale que Marie-Thérèse Fortin allait rencontrer, bien des années plus tard, dans La détresse et l’enchantement de Gabrielle Roy, un autre de ces livres qui l’ont profondément bouleversée. « Je me revois en train de lire ce bouquin en sanglotant dans mon lit, complètement foudroyée », de me confier la comédienne, diplômée du Conservatoire d’art dramatique de Québec. « Bien sûr, j’avais lu quelques-uns de ses romans durant mon adolescence (Rue Deschambault, Ces enfants de ma vie, Bonheur d’occasion), que j’avais appréciés mais sans plus. Mais dans ce livre-là, je faisais la connaissance de cette femme au parcours exceptionnel. Je revivais avec elle son enfance dans ce milieu quasi isolé des francophones du Manitoba, je prenais conscience de la difficulté de cohabiter avec les anglophones. Surtout, je découvrais son désir viscéral de venger le sort de ses parents condamnés à une existence modeste, sans relief dans un milieu oppressant. Sa mère, entre autres, bien qu’elle l’ait beaucoup aimée, nous apparaît comme une figure écrasante et franchement lourde. »

Intarissable au sujet de Gabrielle Roy, dont elle avait célébré le centenaire par un spectacle littéraire consacré à l’autobiographie de l’écrivaine et présenté au Festival international de la littérature en 2009, Marie-Thérèse Fortin renchérit : « La détresse et l’enchantement, c’est aussi le livre idéal pour mesurer l’ampleur de son imaginaire, de ses rêves, le caractère particulier de son rapport à la nature et son obsédant désir de dépassement. Il faut lire ces pages où elle raconte son premier séjour en Europe, sa rencontre avec l’acteur et metteur en scène Charles Dullin, à l’époque où elle désirait encore faire carrière de comédienne. Le culot, la détermination de cette femme! Sans compter la beauté, la force de son style. Gabrielle Roy a ce talent, assez rare, de savoir décrire les êtres de l’intérieur, on dirait. »

Ultralucidité et folie
Cette capacité de percevoir les gens et le monde au-delà des apparences qu’elle admire chez Gabrielle Roy, notre libraire d’un jour croit fermement l’avoir également trouvée chez la romancière britannique Virginia Woolf, dont les œuvres l’ont également chamboulée. Parmi ses livres, Marie-Thérèse Fortin cite spontanément Une chambre à soi, Orlando et surtout Mrs Dalloway, œuvre magistrale évoquée dans le roman Les Heures de Michael Cunningham ainsi que dans l’adaptation cinématographique qu’en a signée Stephen Daldry. « Chez Virginia Woolf, cette ultralucidité, cette hypersensibilité même à l’égard des autres et du réel frise quasiment la folie », opine mon interlocutrice, en rappelant les dépressions nerveuses successives de Woolf et ses périodes d’internement. « Je ne voudrais pas tomber dans les généralisations outrancières, mais j’ai quand même l’impression que les romancières sont plus habiles à révéler le monde de l’intérieur que les romanciers, apparemment plus soucieux d’en esquisser les contours externes. »

De même, Marie-Thérèse Fortin souligne la parenté entre les deux premières membres de son trio étoile et Marguerite Yourcenar, dont elle encense sans retenue Mémoires d’Hadrien. « J’ai trouvé chez Yourcenar la même acuité du regard que chez les deux autres, m’explique-t-elle. J’ai été fascinée par son analyse du monde intérieur de ses personnages. Comme Virginia Woolf, comme Gabrielle Roy, on sent chez Yourcenar une profonde adhésion à l’humanité. Je me rappelle avoir vu à ARTV un documentaire sur Yourcenar; on y voyait bien son désir de s’isoler pour mieux témoigner de l’expérience humaine. Et là encore, on frise une certaine forme de folie. »

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