Libraires d’un jour

Marie-France Bazzo: Lire pour comprendre le Québec

Par Simon Lambert
Publié le 23/10/2012

L’avantage de poser les questions, c’est de ne pas avoir à y répondre; c’est bien connu, et c’est bien l’avis de Marie-France Bazzo. Les rôles, ici, seront inversés, le temps de quelques suggestions de lecture autour d’un des thèmes de prédilection de la grande dame de Télé-Québec : notre belle province.

Depuis 2006, l’animatrice de Bazzo.tv conjugue chaque semaine actualité politique et sociale avec une humeur qui déride sans que soit sacrifiée la rigueur. Aux invités qu’elle reçoit sous son abri Tempo, elle réserve invariablement la question suivante : « De quoi le Québec a-t-il besoin? » L’interrogation a d’ailleurs donné son titre à un ouvrage codirigé avec Jean Barbe et Vincent Marissal, essai dont un deuxième tome paraîtra en octobre sous le titre De quoi le Québec a-t-il besoin en éducation? (Leméac).

Difficile pour nous, donc, de ne pas lui renvoyer sa question, avec un glissement toutefois que suggère cette chronique : « De quoi le Québec a-t-il besoin en matière de lecture? »

« Le Québec a besoin de curiosité, entame-t-elle pensive, presque perplexe. Il est replié sur lui-même… je lui suggérerais donc de lire du Jean-Jacques Pelletier. Les taupes frénétiques, son essai sur notre soif contemporaine des extrêmes, mais aussi tous ses romans, traitant de réalités contemporaines comme les banques, la marchandisation des individus, les mafias. Tous ces livres-là donnent envie de lire le suivant. Il est juste dans ce qu’il décrit, captivant. Ses histoires se passent à Québec ou Montréal, mais en même temps nous ouvrent sur autre chose que notre nombril. »

Marie-France Bazzo, qui allonge un curriculum vitae imposant, évolue dans la sphère médiatique depuis plus de vingt-cinq ans. Difficile, là encore, de ne pas lui demander quelques lectures à ce sujet. « Pour comprendre les médias, je pense à Normand Baillargeon ou Simon Jodoin, entre autres. Je me nourris moins de livres que de blogues ou d’articles de magazines, lesquels dressent une espèce de portrait mosaïque de ce qui se passe. »

La réponse étonne, de la part de la sociologue de formation, qu’on pourrait supposer férue des lectures de longue haleine, qui permettent souvent plus de recul. « Au contraire! Je pense à des gens comme David Desjardins, Ianik Marcil, Jérôme Lussier, qui s’alimentent d’exemples concrets, quotidiens, éphémères, mais qui tissent néanmoins une réflexion en profondeur. Ils sont plus ou moins à la limite du monde des médias, et c’est là qu’une réflexion profitable est en train de se faire. »

On s’en doute, les gadgets électroniques ont trouvé place dans sa vie de lectrice. Marie-France Bazzo se permet toutefois une précision : « La frénésie du furetage, Twitter, les tablettes… Ce que les nouveaux outils viennent modifier, c’est la concentration. La vraie lecture d’un livre, pour moi, c’est autre chose, ça imprègne, ajoute celle qui se défend bien d’être réfractaire aux nouveautés technologiques. J’ai essayé, mais je n’y arrive pas, je ne retiens rien. Ça me prend le support livre. »

Médias sociaux, information excessive, nouvelles en continu : dans cette surabondance, nous nous retranchons dans nos vies privées, non? « C’est pour ça que j’en appelle à une curiosité! Je faisais la liste de mes récentes lectures et, c’est drôle, beaucoup d’auteurs québécois s’y retrouvent, des auteurs qui nous mettent en relation avec le monde. Ils parlent de nous, mais nous Nord-Américains, nous dans un ensemble. »

À l’appui, Marie-France Bazzo évoque Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis et Mayonnaise d’Éric Plamondon. « Nicolas Dickner, aussi. Ces auteurs nous situent dans quelque chose de plus vaste. Les romans québécois que j’aime en ce moment se passent très rarement à Montréal, et même très rarement au Québec. »

De quoi suggérer que, peut-être – l’idée n’est pas neuve –, la compréhension de ce que nous sommes irait de pair avec une certaine réappropriation du territoire? « Oui, clairement! En ce sens, pour quelqu’un qui voudrait connaître le Québec, je recommanderais l’œuvre complète de Louis Hamelin. Il y a là une volonté d’explorer, de prendre possession du territoire et de l’histoire, d’être ailleurs qu’autour du Plateau et de l’autofiction, malgré un contenu autobiographique. »

D’autres suggestions, pour comprendre ce que nous sommes? « J’oubliais! Trop évident, enchaîne Marie-France Bazzo, comme mal à l’aise de n’y avoir pas pensé plus tôt, Dany Laferrière! Parce que c’est le regard de l’autre sur le Québec. Les esprits libres et originaux ne sont pas légion, et Dany en est un; des esprits qui pensent d’une façon radicalement différente, qui virent les choses à l’envers et vous montrent que ce que vous voyez n’est pas nécessairement la réalité. Il a ce regard-là, sans compter le rythme et la poésie de son écriture. Lui, je le mettrais au haut de ma liste. »

Impossible toutefois pour l’animatrice d’isoler un titre qui dirait le Québec mieux que les autres : « Le Québec est présentement très fractionné, beaucoup trop éclaté pour ça. » C’est l’avenir, du même coup, qui s’avère difficile à prévoir. « En ce moment, quelque chose est en mouvement. Tous ces écrivains qui se sont regroupés autour du mouvement des carrés rouges, je pense entre autres à Fermaille. Une génération, une parole émerge, née d’une crise sociale. Ça, c’est assez nouveau. Je ne sais pas ce que ça va donner…

Ce fractionnement et cette ébullition que nous constatons rejoignent un élément récurrent dans les réponses des invités de Marie-France Bazzo, sous le Tempo : pour l’avenir, c’est tout un système que nous avons à repenser. « On a vu une profusion d’essais, l’automne dernier. Ça m’a frappée », ajoute celle qui tient L’Encyclopédie de la jeunesse et le dictionnaire Grolier pour responsables de son penchant pour les essais.

« Des deux côtés du spectre politique, une vague d’essayistes fouille l’identité du Québec, mais aussi du côté d’une sortie de crise, comme Fin de cycle, de Mathieu Bock-Côté, ou La juste part, de David Robichaud et Patrick Turmel. À gauche autant qu’à droite, il s’écrit des essais pertinents sur le Québec. Pertinents, parce qu’ils parlent tous de l’éléphant qui est dans la pièce. »

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