Libraires d’un jour

Guylaine Tremblay : Partie prenante

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 03/06/2019

Personnalité fétiche des téléspectateurs, la comédienne Guylaine Tremblay n’a pas chômé ces dernières années. Le personnage de Marie Lamontagne dans Unité 9 l’aura bien occupée en même temps qu’il aura profondément marqué l’histoire de la télévision québécoise. Les entrevues qu’elle mène de manière consciencieuse à travers l’émission Banc public démystifient plusieurs sujets de notre société, et sa présence sur scène, notamment dans la pièce Enfant insignifiant!, a endiablé bien des foules. 

Cette fascination pour le jeu lui est venue très tôt. « C’est sûr que mon baptême, du point de vue de la dramaturgie, s’est fait avec Michel Tremblay. Quand j’étais toute jeune, j’avais vu à la télé la pièce L’effet des rayons gamma sur les vieux garçons, je devais avoir 8 ou 9 ans, et déjà j’avais été estomaquée. » À peine plus âgée, vers 12 ou 13 ans, elle commence à lire les pièces de l’auteur et tous ses romans. C’est lui qui sera le tremplin vers d’autres écrivains et qui lui donnera pour toujours la piqûre des mots.

L’éveil au personnage
À l’école, on avait remarqué que la jeune Guylaine Tremblay aimait beaucoup lire. « J’étais une petite fille qui avait besoin de s’évader. » C’est pourquoi on lui accorde une permission spéciale et qu’au lieu de trois livres par semaine, elle a le droit, elle, d’en emprunter cinq. Les histoires de la comtesse de Ségur et les livres de la Bibliothèque rose et verte y sont tous passés. Quand la maisonnée la croyait endormie, elle soulevait le store de la fenêtre de sa chambre pour laisser entrer un peu de lumière qui filtrait d’un lampadaire pour prolonger encore un peu l’heure de la lecture, jusqu’à ce que sa mère s’en rende compte… En sixième année, une professeure de français, Claire Gagnon, l’incite à découvrir autre chose, la pressentant mûre pour explorer des univers plus complexes. « Un des premiers livres qu’elle m’a prêté est un roman de Han Suyin qui s’appelait La montagne est jeune. Ça avait été une révélation parce que je sortais tout juste des histoires enfantines. Là, ça se passait au Népal, il y avait une grande quête et une histoire d’amour qui se mêlait à ça. » C’était le départ d’une suite innombrable de livres qui l’accompagneront jour après jour — elle précise qu’ils l’ont beaucoup aidée à survivre à l’adolescence — jusqu’à aujourd’hui. « J’ai été profondément marquée par un livre de Simone de Beauvoir qui s’appelle La femme rompue. Je l’ai lu quand j’étais adolescente et j’ai été émue aux larmes. » C’est la première fois qu’elle découvrait que par la lecture, elle pouvait ressentir les mêmes émotions que les protagonistes. « Et souvent, je me plais à dire que c’est comme ça que j’ai appris le mécanisme de ce que c’était que d’habiter un personnage. » Elle imagine relire ce livre maintenant et se demande ce que sa relecture lui donnerait comme impression quelque quarante ans plus tard. Une vision différente sûrement, transformée par l’expérience, mais peut-être aussi un sourire tendre au souvenir du brasier éprouvé par la jeune fille qu’elle était, en train de traverser l’œuvre pour la première fois, découvrant l’ampleur de ce qui peut se trouver de l’autre côté du miroir. Dans la vingtaine, Romain Gary compte pour beaucoup dans la bibliographie de Guylaine Tremblay, qui l’a subjuguée avec son roman Les cerfs-volants.

Maintenant, de plus en plus, elle s’intéresse aux auteurs d’ici et ne cache pas sa profonde admiration pour la tétralogie de Sylvie Drapeau — « c’est une écriture d’une intelligence et d’une sensibilité rares », dira-t-elle —, qui débute avec Le fleuve, se poursuit avec Le ciel et L’enfer et se termine avec La terre, qu’elle considère tous comme « des diamants ». Elle les offre d’ailleurs assez fréquemment parce qu’elle « reste convaincue qu’il faut lire ça absolument ». Elle dit avoir eu le même ébranlement à leur lecture que celui qu’elle a vécu lorsqu’elle est entrée en contact avec les œuvres d’Anne Hébert. De cette écrivaine, elle est renversée par la description qu’elle fait de la nature, un personnage en soi dans plusieurs livres de la grande romancière, et de la relation que celle-ci entretient avec les humains. Elle cite Le torrent à titre d’exemple. Elle est impressionnée aussi par la fulgurance d’un Simon Boulerice dont on devrait faire lire, selon notre invitée, L’enfant mascara à tout adolescent en mal de lecture.

Élargir la conscience
Quand elle ouvre un livre, Guylaine Tremblay espère être partie prenante de l’histoire, se reconnaître à travers la multitude de profils, parfois oublier qui elle est pour endosser la vie d’un autre. « La lecture comble plein de choses chez moi », confirme-t-elle. Elle a été bien servie avec la série « L’amie prodigieuse » de l’Italienne Elena Ferrante, complètement conquise par « la force des personnages ». Dernièrement, elle a été absorbée par la biographie de Marcel Sabourin qui reflète également un grand pan de l’histoire culturelle du Québec parce que l’homme en a été témoin et a aussi participé à l’important décloisonnement des mœurs de la société. Une autre récente lecture qui a su toucher la comédienne est le roman Ouvrir son cœur d’Alexie Morin, pour la beauté et encore là la sensibilité de la plume.

« La lecture, c’est une conscience. Celle de qui on est, de qui sont les autres, une compréhension de l’autre. » Peut-être un formidable élixir pour parvenir au fameux vivre-ensemble qui occupe nos sociétés. « Il y a des livres qui nous suivent, il y a des phrases qui nous transportent. » Elle se souvient d’une période de sa vie où ça n’allait pas très bien, et où elle lisait Laterna magica, l’autobiographie du cinéaste Ingmar Bergman. « Il y avait un passage où il s’était installé dans la nature et où il expliquait que le nœud d’angoisse qui l’habitait depuis des années se défaisait. C’est écrit magnifiquement et je me souviens d’avoir senti moi-même que ça se détachait, juste à l’évocation que ça pouvait être possible. » Les bons mots au bon moment arrivent parfois à faire la différence.

Nous tombons d’accord sur le fait que ce plaisir de la lecture est d’autant plus merveilleux qu’on n’en vient jamais à bout, qu’une vie entière ne nous permettra jamais de tout lire, ce qui pourrait aussi se percevoir comme un drame. Mais Guylaine Tremblay préfère la perspective du bonheur et envisage les lectures futures comme des voyages infinis où elle n’est jamais seule. « Quand tu lis, tu as toutes les permissions. » L’attendent dans les jours qui viennent L’humanité, ça sent fort, des chroniques d’Émilie Dubreuil, La montagne rouge de Steve Gagnon, qu’elle a lu mais qu’elle veut relire tellement elle aime, Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, La bête à sa mère de David Goudreault, Des vies en mieux d’Anna Gavalda, Vingt-trois secrets bien gardés de Michel Tremblay, Un lien familial de Nadine Bismuth, Sapiens de Yuval Noah Harari. Ne cherchez pas Guylaine Tremblay ces prochaines semaines, elle lit!

 

Photo : © Julien Faugère

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