Entrevues

Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 111
Jean-Christophe Réhel dans l’univers d’Anaïs Barbeau-Lavalette : Pardon pour le désordre

Jean-Christophe Réhel dans l’univers d’Anaïs Barbeau-Lavalette : Pardon pour le désordre

Par Jean-Christophe Réhel, publié le 04/02/2019

J’arrive le premier. Une heure plus tôt. C’est ça qui se passe quand tu habites dans une autre ville et que ta vie est gérée par l’horaire des autobus. Je suis enrhumé et fatigué. Je suis fait de morve. « Salut, enchanté, Anaïs Barbeau-Lavalette, je suis fait de morve. » La veille, je me suis étiré le tendon du pied en me levant du lit. Je suis un petit vieux. Le podiatre me l’a répété mille fois : « Chausse-toi dans ton appartement, tu es un petit vieux. » J’ai toujours refusé de me chausser à l’intérieur, j’ai toujours aimé me promener nu-pieds dans l’appartement. C’était une petite révolte pour moi : marcher nu-pieds. Je suis allé au Walmart m’acheter des chaussures d’intérieur. Un modèle plutôt « chic ». J’ai l’air d’un dandy qui habite dans un quatre et demie. Si tu m’invites chez toi, il y a de fortes chances que tu me vois arriver avec mes chaussures d’intérieur. Anyway, avant de partir pour Montréal, j’ai avalé deux Naproxen pour me geler la douleur du pied. Dans le bus, je me demandais ce que j’étais en train de faire. Je suis quelqu’un d’anxieux, je suis toujours tendu. Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté la proposition de la revue Les libraires. En arrivant au métro, je regrette déjà. J’ai seulement préparé deux questions : « Quels sont tes prochains projets? » et « Es-tu tannée de te faire parler de La femme qui fuit? ». Bernard Pivot peut solidement aller se rhabiller. Tout pour dire que j’ai accepté de me prêter au jeu même si je suis nul pour ça1.

Alors, c’est ça. Je suis devant le café Mille Gusti sur Saint-Zotique. Anaïs a choisi le lieu de notre rencontre. Elle a refusé qu’on fasse l’entrevue chez elle et je la comprends parfaitement. Un photographe m’avait déjà demandé s’il pouvait me prendre en photo chez moi ou dans le café fétiche où j’ai l’habitude d’écrire et j’avais refusé. Pour moi, mes lieux d’écriture sont intimes. Si j’avais accepté, j’aurais eu le sentiment de m’écarter tout nu devant plein de monde. En tout cas. Quand j’ouvre la porte, une bouffée de sauce tomate me rentre dans le nez. Il est 10h du matin. Le café est petit et chaleureux. La plupart des tables sont condamnées : il y a des caisses enveloppées de serviettes sur les chaises. J’ai encore les lunettes embuées. Une voix me dit que ce sont des pots de sauce. J’essuie mes lunettes, j’enlève ma tuque, j’ai les cheveux mouillés. Mon interlocuteur se présente, il s’appelle « Joe », c’est le propriétaire. Il m’appelle « mon beau » avec un petit accent italien. Je l’aime déjà. J’essaye de choisir la meilleure place pour ne pas avoir de courant d’air à cause de la porte et des nombreux allers-retours des clients. Joe m’invite à l’avant du café. Je m’assois près de la fenêtre où j’ai une vue derrière le comptoir. « T’es dans le meilleur coin pour avoir de la chaleur, mon beau. » Je lui lève mon pouce en l’air. Merci Joe. J’ai envie de lui demander : « Hey Joe, penses-tu que tu peux faire mon entrevue à ma place? Je pourrais te remplacer à la caisse ou brasser ta sauce pendant ce temps-là? »

Anaïs arrive à l’heure. Je la salue comme si je la connaissais depuis toujours. Elle commande un thé vert et moi un deuxième latté. Tout va très vite. Si je me rappelle bien, je lui dis d’entrée de jeu que je ne sais pas trop quoi lui poser comme question et ça l’a fait rire. « On peut parler d’autre chose si tu veux. » Je réponds : « Ah ben non! C’est juste… j’ai écouté toutes les entrevues que tu as données et je me demande bien ce qu’il reste à ajouter. Et puis, paradoxalement, ton parcours est tellement riche et diversifié… il y a tellement de choses à dire. » À côté d’Anaïs, je me sens très petit ou du moins, très passif. Anaïs Barbeau-Lavalette est proactive et engagée2. Par exemple, elle a tourné un film en Cisjordanie avec son bébé. Moi, je suis stressé quand je commande une pizza. Cinéaste redoutable, elle a réalisé plus d’une quinzaine de films (fiction et documentaire), a publié quatre livres et a également fait du théâtre (documentaire scénique). Sa dernière parution est un album jeunesse (Nos héroïnes, Marchand de feuilles) fait en collaboration avec l’illustratrice Mathilde Cinq-Mars. Il s’agit de quarante portraits d’héroïnes de « chez nous ». Je ne connaissais pas la plupart des femmes présentées dans le livre. Saviez-vous qu’en 1858, il y a déjà eu un club d’archères à Montréal? Elles tiraient des flèches et se câlissaient des tâches ménagères. Totalement inspirant.

Je lui dis : « Tu dois être un peu tannée de te faire parler de La femme qui fuit? » Elle sourit. « Je commence à faire le tour, c’est vrai. » Je ne peux pas passer sous silence ce livre. Personnellement, j’ai dévoré ce bouquin. Il a changé toute ma perception de Refus global. Mais le livre parle surtout d’une femme incomprise qui désire à tout prix préserver sa liberté. Les petites épopées qu’elle vit sont romancées et parfaitement bien dosées. C’est une leçon d’écriture. On parle du Prix des libraires du Québec qu’elle a remporté en 2016. Elle m’avoue qu’avec la cagnotte, elle s’est acheté un vélo. Je lui demande si elle se considère comme une écrivaine. Elle prend un temps et réfléchit. Elle se voit plutôt comme une cinéaste avant tout. Je lui demande ce qu’elle aurait fait si elle n’avait pas fait de cinéma : « Travailleuse sociale ou peut-être médecin sans frontières… un travail de terrain. » Ça lui fait penser au Honduras. Elle a habité là-bas un an après le cégep. Elle me parle de l’un de ses documentaires, Les petits princes des bidonvilles, et me décrit la pauvreté atroce. Avec un metteur en scène hondurien, elle a monté Le petit prince avec des enfants d’un bidonville.