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Littérature québécoise

Les libraires - Numéro 94
David Turgeon : Alors on danse?

David Turgeon : Alors on danse?

Par Dominic Tardif, publié le 04/04/2016

David Turgeon ambitionne avec Le continent de plastique d’inventer par la fiction une nouvelle manière de vivre, tout en parodiant – non sans douceur et bienveillance – les us d’un certain milieu littéraire. Discussion en compagnie d’un écrivain pour qui le politique se terre partout.

Nous pourrions d’emblée vous signaler que Le continent de plastique n’est pas un roman fantastique. Cette remarque relèverait du domaine de l’évidence, autant que si nous vous rappelions que le plus récent album de Louis-Jean Cormier ne contient pas d’élucubrations free jazz. Et pourtant, bien qu’il ne s’agisse pas du tout d’une œuvre fantastique ou de science-fiction, Le continent de plastique, troisième roman de David Turgeon, ne se situe pas exactement dans le réel, mais plutôt quelque part dans sa proche marge.

Prémices tout ce qu’il a de plus simple : un « rutilant doctorant ès littératures écrites et dessinées » décroche un emploi comme assistant d’un écrivain réputé, à la fois célébré par la critique et admiré du grand public. « Le maître avait réussi une manière de grand écart : romancier exigeant, il obtenait un certain succès populaire; personnalité médiatique, il émanait l’intelligence, la sûreté de jugement. »

Alors que le jeune littéraire épaule son patron dans l’écriture de chacun de ses nouveaux romans – Le continent de plastique épouse le rythme de ses parutions sur quinze ans –, la possibilité qu’il devienne un jour lui-même l’auteur patenté qu’il se voyait devenir s’évaporera, pendant qu’autour de lui papillonnera un petit groupe d’ambitieux thésards affectueusement surnommés les « quatre cavaliers de l’apocalypse ». Un milieu permettant à Turgeon de doucement parodier l’amour entretenu dans les corridors de certaines universités pour le sujet outrancièrement pointu, bien que la raillerie n’ait jamais autant ressemblé à une forme d’hommage qu’à travers les yeux de l’écrivain aussi connu pour son important travail de bédéiste.

Mais pourquoi disions-nous que ce roman – et son histoire en apparence ordinaire – se situe dans la proche banlieue du réel, mais pas exactement dedans? Parce que David Turgeon adore brouiller les repères géographiques (son roman se déroule dans une ville inventée) et qu’il se plaît à persiller son récit de digressions surgissant toujours comme un cheveu sur la soupe.

Le personnage principal, sans prénom, se découvrira par exemple une passion pour la danse, avant de développer une obsession pour le continent de plastique, ce gigantesque amas de « particules [...] monstrueusement agglutinées » flottant dans le Pacifique Nord. Qu’un écrivain ait les moyens de s’offrir les services d’un assistant – dans le contexte québécois du moins – apparaît par ailleurs aussi comme un indéniable accroc au strict réalisme, tout comme l’insouciance de ces jeunes diplômés en littérature, apparemment soustraits à toutes les pressions et les injonctions à se rendre utiles que subissent présentement les facultés de lettres et sciences humaines. 

« Je me permets que l’univers dans lequel je fais fonctionner l’histoire soit fantasmé, qu’il ne corresponde pas uniquement à la réalité qu’on connaît, qu’il y ait un surplus de spectacle, de choses curieuses », explique Turgeon au bout du fil. « Il y a quelque chose d’un peu fantasmatique à parler d’une université où il y aurait une hypothétique faculté des littératures écrites et dessinées. Il n’y a aucune université dans le monde qui offre ça, donc pour l’écrire avec aplomb, tu es obligé de créer un monde où tout est flou et différent autour, où tout n’est pas tout à fait comme notre monde présent. »

« Il y a un moment pendant l’écriture où je me suis simplement dit : “Tiens, admettons que mon personnage va danser, ce serait intéressant, ça l’amène quelque part et, en même temps, ça le rend plus riche et intéressant”. Le roman est de toute façon à mes yeux un espace où on peut aller dans toutes les directions », poursuit-il à propos de cet art du chapitre saugrenu dont il possède une fine maîtrise. « Le livre n’est au fond fait que d’épisodes et de digressions, ce qui imite peut-être mieux la réalité, sachant que la réalité, c’est un paquet de fils qui dépassent, un paquet de culs-de-sac. »

Un roman féministe?
Dans à peu près n’importe quel autre roman, ce personnage d’assistant aux velléités d’écrivain se serait forcément transformé en monstre d’amertume à force de ne pas devenir ce qu’il voulait d’abord être. Pas ici. Notre narrateur ne se transforme qu’en assistant de plus en plus heureux de soutenir le maître, puis bientôt son amoureuse, Denise Bruck. « Il y a un aspect politique dans ce que j’ai voulu raconter », assure pourtant David Turgeon. Ah oui, lequel?

« Je reviens à ce que je disais par rapport aux fantasmes. J’ai essayé avec ce livre d’inventer, par la fiction, une manière de vivre », explique celui qui alimente un des comptes Twitter les plus divertissants du monde littéraire québécois, gratifiant ses abonnés de piquantes boutades et de spirituels coups de gueules assenés en vrac au gouvernement Couillard, aux abêtissants chroniqueurs de la droite rapetisseuse de pensée ainsi que, plus généralement, à l’époque du prêt-à-penser au cœur de laquelle nous avons le bonheur béni de respirer.

« Il y a certainement un aspect plus socialiste, anarchiste et féministe qui s’installe dans l’histoire, pas dans le but d’en faire une thèse, mais dans le but de les mettre en scène. Le narrateur ne s’accomplit vraiment que lorsqu’il commence à assister son amoureuse qui, en tant qu’écrivaine, prend le premier pas, ce qui ne correspond pas, malgré les avancées du féminisme, à notre vision des relations hommes-femmes. En tant qu’hommes, nous sommes encore très privilégiés et je voulais subvertir ce privilège. Je voulais surtout voir si ça se pouvait d’aller plus vite que dans la réalité et d’instaurer tout de suite, dans la fiction, ces changements sociaux qu’on espère. »

Les idées et le roman, ces deux amants habituellement si malheureux, s’imbriquent ici aussi gracieusement que deux particules étrangères dans un continent de plastique.


Photo : © Le Quartanier / Justine Latour

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