Chroniques

Littératures de l'imaginaire

exclusif au web
Le présent du futur

Le présent du futur

Par Elisabeth Vonarburg, publié le 15/03/2010
Le français gère la temporalité de ses verbes avec une exquise précision, surtout au passé. Le futur n’a que deux versions: le futur et le futur antérieur. J’en propose une troisième: le présent du futur. La SF ne nous offre-t-elle pas aujourd’hui les présents d’un futur déjà en germe, et surtout la présence du futur? C’était le titre de la collection historique de Denoël, devenue «Lunes d’encre» — changement peut-être prophétique: dans le nouveau siècle, la présence du futur semble devenue plus inquiétante qu’excitante.
À preuve, le collectif rassemblé par Serge Lehman, Retour sur l’horizon. L’ensemble est d’une haute qualité littéraire, avec plusieurs textes clairement SF. J’ai retenu surtout «Les fleurs de Troie», de Jean-Claude Dunyach (une fable tragique sur les apories du contact, humain ou alien), «Trois singes» de Laurent Kloetzer (une transcription de l’interrogatoire d’un terroriste), «Lumière noire» de Thomas Day, (la Singularité fatale pour l’humanité)... Et puis, il y a la voix toujours singulière de Catherine Dufour («Une fatwa de mousse de tramway»: un univers de matières dangereuses difficilement contenues par un expert en sécurité) et surtout celle de Xavier Mauméjean («Hôtel Hilbert»: l’univers est un hôtel, les humains, son personnel). Ou, encore, le kafkaïen mais touchant «Pirate» de Maeva Stephan-Bugni… L’ensemble m’a cependant fait penser aux anthologies annuelles de Gardner Dozois (Best SF of The Year) des années 90, avec leurs textes slipstream, c’est-à-dire inclassables, où les arguments SF s’effaçaient parfois au profit de l’écriture. La préface de Lehman — qui vaut la lecture — essaie d’interpréter au mieux cet alignement tardif: la SF est acceptée désormais en France comme «forme de la sensibilité moderne», réintégrée dans le monde littéraire. Mais surtout, elle peut désormais affirmer sa collusion fondamentale avec la philosophie, la métaphysique, voire la religion. J’ai cependant trouvé que les textes présentés ici ne sont pas vraiment à la hauteur de cet ambitieux repositionnement de la SF. L’impression globale ressentie à la lecture de ce collectif est plutôt celle d’un essoufflement. On peut être plus généreux et parler aussi d’un arrêt sur image, d’une pause pour constater l’état des lieux. Il faudra voir ce qui se profile sur l’horizon de la SF française dans les années à venir.

Dans Outrage et rébellion, Catherine Dufour décrit son futur comme un passé — usage ironique d’une vénérable astuce littéraire. Dans cette transcription d’une ancienne vidéo, on suit les mésaventures des «blanchets», des adolescents dont je ne dévoilerai pas la nature pour ne pas «vendre le punch». Le «héros» s’enfuit de son curieux pensionnat pour se retrouver dans un vaste dépotoir souterrain technoinfernal, où survivent ceux qui le peuvent. À la surface endommagée résident, bien protégées dans des tours, les classes dirigeantes. Grâce à une variante future rock+poésie symbolisant toutes les vertus rebelles du punk s’accomplit une petite révolution des jeunes, mais sans réelle portée: on est chez Dufour, dont l’imaginaire toujours destroy ne fait pas de grâce au lecteur. Mais le tout est raconté avec une sombre énergie à travers ces ados futurs. Car, tour de force, ce panorama se présente en mode oral dans la voix des divers témoins et protagonistes. Certes, cela ressemble au langage des jeunes adultes français de ce début de siècle, mais avec assez de divergences pour produire l’effet d’étrangeté, le dérangement propres à la SF. On est ici dans un registre classique: celui, sarcastique et percutant, des Brown, Sheckley et Kornbluth de la haute époque de Galaxie — ou même, pourquoi ne pas rameuter Voltaire, ou plus féroce encore, Jonathan Swift? La société pas si future imaginée par Dufour dévore ses enfants, comme le proposait l’Irlandais pour résoudre le problème de la famine en Irlande au XVIIIe siècle.

Le miroir de Cassandre, de Bernard Werber, choisit aussi comme antihéros des clochards vivant dans un dépotoir. Ils accueillent avec réticence une jeune fugueuse de 17 ans, Cassandre, dont on suit les réflexions et commentaires intérieurs. Elle a la faculté de voir certains futurs, essentiellement des attentats terroristes. Comme son frère Daniel, génie des calculs probabilistes, qui lui a fait parvenir une curieuse montre lui annonçant en continu ses chances de mourir dans les cinq prochaines secondes, c’est une autiste. Ils ont été rendus tels, délibérément, par leurs parents désireux de sauver le futur. Comment Cassandre le peut-elle, ainsi coincée au fond du baril social? Les possibilités d’échec sont énormes... Après avoir évité trois attentats majeurs, Cassandre et ses amis clochards mettent en ligne un «Arbre des Possibles»: divers scénarios pour l’avenir. Et Cassandre, enfin acceptée par sa bande de marginaux, va choisir l’amour et le futur. Pas d’optimisme béat ici, cependant. Sans compter le décor abominable, d’inspiration baroque, où vivent les clochards, les diatribes contre la masse inconsciente ou carrément criminelle de l’humanité abondent. Il faut toute la fantaisie bon enfant de Werber, son humour parfois surréaliste et ses clins d’oeil, pour alléger le mélange. Mais il y a surtout sa foi indécrottable en la possibilité d’un salut: même s’il existe seulement 1 ou 2% de probabilités positives, c’est pour elles qu’il faut continuer à se battre. Ce que je retiens de ce roman, quant à moi, c’est le sain entêtement à croire que tout est toujours possible, même le meilleur. Et l’amour de la science-fiction, longuement décrite ici comme la seule littérature — la seule vision du monde — à même de transformer assez les esprits pour apporter d’éventuels changements positifs. Contre l’hypnose de l’éternel instant et l’oubli perpétuel du passé et de ses leçons, l’optimisme raisonné de la SF persiste: l’histoire humaine est un perpétuel devenir, avec un futur qu’il nous appartient chaque jour de rendre viable en l’imaginant — en le rêvant.




Bibliographie :
Retour sur l’horizon, Serge Lehman, Denoël, 578 p. | 52$ Outrage et rébellion, Catherine Dufour, Denoël, 392 p. | 39,50$ Le miroir de cassandre, Bernard Werber, Albin Michel, 632 p. | 31,95$
Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Littératures de l'imaginaire
  4. Le présent du futur