Chroniques

Littérature jeunesse

Les libraires - Numéro 102
La littérature jeunesse comme un kaléidoscope

La littérature jeunesse comme un kaléidoscope

Par Sophie Gagnon-Roberge, publié le 28/08/2017

Représenter la jeunesse n’est pas une tâche facile. D’abord parce qu’elle a de nombreux visages et que chacun revendique son unicité. Ensuite parce que l’auteur, généralement adulte, doit être capable de se replonger dans un âge qu’il a quitté et d’en ressentir encore les vibrations afin d’arriver à les rendre efficacement et de façon à toucher le lecteur, même si la réalité des jeunes d’aujourd’hui n’est plus celle qu’il a connue.

Paul Roux et Olivier Simard ont tous les deux relevé le défi avec des romans plongeant leurs lecteurs dans l’univers d’internet et des réseaux sociaux, là où les apparences sont souvent trompeuses et où le nombre de j’aime règne en maître. Avec Youtubeurs (t. 1) : Clique sur j’aime paru au printemps dernier, Olivier Simard aborde le monde des Youtubeurs où, si les plus célèbres se font reconnaître par les médias traditionnels et sont suivis par des centaines de milliers de personnes, les premières vidéos en ligne sont décisives et bien souvent cruelles. Avec beaucoup d’humour, il nous présente Henri OMG, jeune garçon un peu timide qui se voit entraîné dans une spirale d’événements à la fois vraiment amusants et très crédibles.

Chez Bayard Canada cet automne, dans la collection « Zèbre » s’adressant aux lecteurs plus récalcitrants avec un graphisme bien présent et des récits courts et punchés, Paul Roux s’intéresse quant à lui aux défis virtuels et aux applications sombres qui naissent et disparaissent le temps d’une mode, souvent sans que les adultes s’en rendent compte. Ces derniers sont d’ailleurs quasi absents de Gladiateurs virtuels, alors que Marcus devient membre du jeu Altius, une plateforme en ligne qui lui promet de l’argent en échange de la réalisation de défis (qui doivent être filmés). Si ceux-ci sont d’abord simplement amusants (et un peu humiliants) – se laver les cheveux à la moutarde forte, entrer dans une épicerie à quatre pattes –, ils deviennent de plus en plus intenses et, surtout, personnalisés. Comment l’équipe d’Altius sait-elle que sa sœur possède une jupe fleurie? Pourquoi doit-il aller jouer un mauvais tour à celle qui est surnommée Mamie Teresa, la plus gentille des voisines? S’il fait rapidement taire sa conscience, obnubilé par l’appât du gain, Marcus est tout de même réaliste : tout ça ne sent pas bon… Avec ce roman, Paul Roux s’intéresse à la zone grise entre le réel et le virtuel ainsi qu’à toutes ces données sur les utilisateurs qui sont glanées au fil des jours et qui peuvent circuler à leurs dépens. L’auteur va assez loin dans les défis relevés par Marcus, mais il était essentiel pour lui que la fin soit positive, car, dit-il, « cela prouve qu’on a toujours le choix, que rien n’est jamais définitif et qu’on peut toujours sortir de l’engrenage. Ce n’est pas nécessairement facile, mais ça devient possible si on le veut ».

De son côté, Frances Hardinge explore l’enfance passée dans L’île aux mensonges, livre qui a remporté le prestigieux Costa Book Award remis en Angleterre. C’est seulement la deuxième fois que ce prix est remis à un roman jeunesse, la première ayant souligné le travail de Philip Pullman avec La boussole d’or, une référence exceptionnelle. L’île aux mensonges offre en effet une aventure captivante. Dans ce récit sombre qui marie histoire et fantastique, l’auteure britannique met en scène une héroïne atypique, jeune femme trop intelligente pour son temps, qui se voit sans cesse rabrouée et remise à sa place, celle de bibelot. « La science avait décrété qu’elle ne pouvait être intelligente… et que si jamais elle l’était, par miracle, cela signifiait qu’elle avait en elle une tare terrible. »

À travers sa quête pour comprendre ce qui est arrivé à son père, mort dans ce qui semble être un suicide, mais qui pourrait bien être un meurtre, sur la petite île où il est allé faire des fouilles, elle démontre toute la force de son caractère, toute son envie de liberté, alors que la société la confine dans un rôle de figurante. Éloigné de la réalité du lecteur, ce récit met justement en relief tous les changements qui ont eu lieu depuis cette époque, toute l’évolution de la réalité des femmes en général et des adolescentes en particulier… même si cette réalité n’est pas parfaite. D’ailleurs, Lucile de Pesloüan ouvre une nouvelle collection pour adolescents chez Isatis avec Pourquoi les filles ont mal au ventre?, un court roman graphique qui met des mots sur le sexisme quotidien, sur cette inégalité qui persiste encore et toujours.

Pour les plus jeunes, Valérie Fontaine a choisi de représenter des enfants dans son dernier album Les 1000 enfants de monsieur et madame Chose, mais, comme monsieur et madame Chose, les parents qu’elle a créés, elle a commencé par un, puis deux et « on ne sait pas trop comment, [son] amour des enfants [lui] en avait donné 1000 ». Mille enfants dans un album de vingt-quatre pages, c’est faire le choix de raconter largement, sans s’attarder aux détails et dans un style plus documentaire, un quotidien imaginaire qui, à l’instar de L’île aux mensonges, permet au lecteur de voir sa réalité à travers un nouveau filtre. « J’aime beaucoup pousser les situations vers l’exagération dans mes histoires. Je crois que la littérature pour la jeunesse nous le permet bien et que les enfants sont ouverts à ce type de folie », dit l’auteure. Pour accompagner cette histoire, les illustrations d’Yves Dumont semblent parfaites, proposant mille et un détails à observer, mettant en scène des enfants qui, quoique très nombreux, peuvent tous individuellement ressembler à ceux qui découvriront cette histoire.

La représentation de la jeunesse ne passe donc pas que par les romans miroirs, mais bien aussi par une multitude de genres qui parlent à chacun, que l’on soit collé à la réalité ou que l’on s’en éloigne pour mieux l’appréhender. Tous peuvent donc trouver chaussure à leur pied!

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