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Une journée dans la vie d’un livre jeunesse

Une journée dans la vie d’un livre jeunesse

Par Brigitte Moreau, Monet, publié le 19/03/2005
Ouf ! Enfin l’air libre ! Où suis-je ? De toute évidence, en lieu sûr : on me manipule avec soin et je suis plutôt bien entouré. Des dizaines de mes congénères sont au poste avec moi. Cordés en rangs d’oignons, nous attendons le traitement de faveur qui nous est dû. Je connais cet endroit : c’est le poste de réception d’une librairie. Ici, nous aurons à nous faire identifier, étiqueter, puis transférer en librairie. Et pas n’importe où, là où c’est le plus chouette : le secteur jeunesse !
C’est que je ne suis pas n’importe qui, je suis un livre jeunesse : j’ai un style narratif vif et dynamique et des illustrations magnifiques qui feraient l’envie de plusieurs livres d’art ! Vous me croyez prétentieux ? C’est sans doute parce que vous me connaissez bien mal. C’est que l’on n’entend pas à rire avec mon champ littéraire ; je suis sérieux malgré tout, et les amoureux de la littérature jeunesse le savent.

Naturellement, pour être perçu à ma juste valeur, j’ai besoin de mon coin à moi : un espace digne de ce nom. Cette fois-ci, c’est réussi, on vient de me transporter dans l’antre du bonheur ! Les libraires sont des spécialistes, il y a des signes qui ne trompent pas : leurs yeux sont pétillants de malice, on croirait qu’elles* vivent les aventures qu’elles lisent ! Il faut dire que les libraires en littérature jeunesse connaissent à fond leurs collections. Ici, la passion du livre est intense, elle est même palpable. À coup sûr, c’est probablement ce qui rend ce lieu si agréable — mis à part moi, évidemment !
Nous appartenons tous à la même fratrie, nous avons en commun le désir de faire lire les jeunes et l’ambition qu’ils aiment ça. Chacun a sa place ici. Moi, je me retrouve en famille avec les membres de ma lignée, puisque nous sommes d’abord classés par éditeurs. C’est que nous partageons la même ligne directrice, la même philosophie, le même angle de narration : une grande famille, quoi ! Dans la mienne, nous rêvons de galaxies lointaines et de mondes imaginaires, on nous appelle Médiaspaul ; chez d’autres, c’est plutôt l’aspect écologique qui domine : on les appelle Michel Quintin. Nous connaissez-vous ?

En plus, ça ne chôme pas dans le coin ! Aussitôt que nous sommes arrivés, les libraires se mettent à l’œuvre. Ici, la cueillette d’une commande reçue par télécopieur ce matin, et là, la recherche d’inspiration pour une enseignante, qui a sollicité leur aide par téléphone. Bon, la routine, quoi… Moi, bien sagement assis entre deux de mes congénères, je regarde le déploiement des forces. Pendant que mes deux libraires préférées s’affairent, voilà que le téléphone sonne et re-sonne. Les questions affluent : des demandes de disponibilité et de prix, oui, mais aussi des commandes par téléphone et des prises de rendez-vous (sans oublier le télécopieur et le courriel, toujours actifs). Justement, il y aura un choix à faire avec une autre enseignante, de l’école XYZ, cet après-midi, après les cours, donc vers 15h30. Aucun problème, voilà nos libraires qui s’affairent à sélectionner des livres pour cette cliente, en même déjà temps, bien sûr, qu’elles terminent les listes reçues ce matin. Entre ces rendez-vous et les clients qui arrivent sans s’annoncer, le temps passe à une allure météorite !

Et la journée débute à peine, il n’est que 11h30 ! Mon autre libraire préférée est présentement occupée à faire le « réassort » (du jargon technique) ; en fait, il s’agit de renouveler les livres vendus la veille. Elle doit faire vite, car elle doit aussi recevoir un représentant en début d’après-midi. Cette personne vient lui montrer tous les nouveaux livres à paraître au cours des prochains mois, selon les maisons d’édition qu’elle représente. En même temps, les libraires doivent aussi placer les livres arrivés ce matin, replacer ceux qui ont été consultés par les clients, et même refaire une beauté au secteur jeunesse en montant des présentations de livres pour les mettre en valeur et les faire découvrir.

Tiens, une bibliothécaire d’un réseau municipal vient tout juste d’arriver. Elle est reçue avec entrain et bonne humeur : ici, c’est une règle d’or ! Ça fait à peine quelques heures que je suis là et voici que ma gentille libraire préférée est en train de vanter mes vertus et mon incomparable beauté ! Ouf ! En fait, je ne me connaissais pas toutes ces qualités. C’est qu’elle en a lu des livres jeunesse ! Elle peut facilement comparer, interpréter et même critiquer. On peut s’y fier : elle en a vu d’autres !

Pendant que Mme La Bibliothécaire avait le dos tourné, le petit jeune homme qui écoutait d’une oreille attentive le discours de mon amie libraire vient de s’emparer de moi. Et vogue la galère ! Nous voilà partis en exploration dans les différents rayons. C’est qu’il m’a fermement adopté, et je partirai bientôt faire rêver ce jeune garçon. Comme cette perspective me réjouit d’avance, j’accepte de bon cœur de me faire trimballer d’un rayon à l’autre : des livres de sports à ceux des planètes, en passant par la section des livres-CD, nous sommes comblés, mon copain et moi. Je pense que j’apprendrai beaucoup en sa compagnie : c’est qu’il a une curiosité insatiable et, disons-le, il est un fin connaisseur — il a su m’apprécier tout de suite, ce n’est pas rien !

Ce doit être une journée pédagogique aujourd’hui, car il y a plus d’enfants que d’habitude. Tous ne sont pas aussi fouineurs que mon nouvel ami et ne jurent que par les succès retentissants. J’ai souvent demandé à mon ami Amos ce qui avait pu le rendre si célèbre. Il m’a confié que tout son art réside dans ses ruses. Bien sûr, les jeunes aimeraient acheter plus de livres, mais voilà, c’est que tout essentiels que nous soyons, tous les parents n’ont pas le portefeuille aussi garni que les désirs de leurs jeunes lecteurs. Il faut faire des choix. Aujourd’hui, c’est moi qui suis à l’honneur, demain, ce sera un autre confrère, et ainsi je me retrouverai toujours, de toute façon, en bonne compagnie.

Quel bonheur d’être un livre jeunesse !


* Hormis quelques rares exceptions, le secteur jeunesse étant la majorité du temps le château fort des libraires « femmes » (Dieu sait pourquoi !), Le Libraire et l’auteure dérogent à la règle de l’épithète masculine afin de mieux respecter la réalité du milieu.
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