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Au voleur !

Au voleur !

Par Robert Soulières, publié le 01/09/2002
Première chronique, première confession. Comme celle de l’enfant du siècle que fut Alfred de Musset. (Non, vous n’avez pas fini d’en apprendre avec moi !) Avant d’avoir une bibliothèque personnelle, je n’avais aucun livre. C’est fou à dire, mais c’est comme ça. Chez nous, mes parents ne lisaient pas. On avait bien sûr le livre du téléphone comme on dit, mais ça ne compte pas vraiment.
Je débutais mon 5e secondaire — que j’ai terminé, rassurez-vous —, et mon cousin me propose de lui acheter à un très bon prix quelques classiques Garnier et Flammarion qu’il avait piqués dans une librairie. Comment refuser et à son cousin en plus ! Je venais de mettre le pied dans la mafia du recel. Après le premier paiement, je me suis dit : « ce n’est pas cher, mais pourquoi ne pourrais-je pas piquer mes livres moi-même ?» C’était dans les années où le slogan « Piquer, c’est voler » n’était pas encore inventé, où on ne mettait pas dans certains livres à haut risque des bandes magnétiques et où on n’engageait pas encore quelques Pinkerton pour le temps des Fêtes. Bref, c’était le bon temps, quoi !

Mes premiers délits solitaires ont eu lieu près de chez moi chez Champigny, sur la rue St-Denis, près de Villeray. On devait laisser nos sacs à l’entrée, mais je n’étais pas le seul à jouer aux Arsène Lupin. Pas le seul, mais ça n’excuse rien. Cette phrase est écrite avec une larme au bord des yeux. Le repentir vient tard, mais il vient, non ?

Mon amour à peu de frais pour les livres allait s’amplifier avec mes amis Pierre et Daniel. (Hey ! les gars de la GRC ! Je peux vous donner leurs coordonnées et leur numéro d’assurance sociale sans problème !) Les samedis après-midi, nous nous rendions chez Eaton’s, Morgan’s et/ou Dupuis & Frères pour commettre nos petits larcins. C’est ainsi que ma bibliothèque s’est garnie de quelques romans de Sartre, Mauriac, Sagan, Balzac et Camus. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais ce ne sont que des écrivains français. Déjà à l’époque, on avait quand même une certaine conscience culturelle et sociale ; on n’était pas pour voler nos pauvres écrivains québécois qui tiraient le diable par la queue.

Toujours z’est-il qu’au beau milieu de l’hiver, nous étions chez Dupuis & Frères. Daniel faisait semblant de lire comme d’habitude, Pierre choisissait un livre puis, en passant près de moi, il me le refilait en douce pour que je le dissimule dans une large poche intérieure, qu’on aurait dit spécialement conçue pour les livres de poche. Notre stratagème fonctionnait comme dans un film. Parfois, quand on était en grande forme, on poussait l’audace jusqu’à détourner l’attention du commis en lui posant une question sur Mauriac, par exemple. Par contre, on n’avait pas l’intellect plus grand que la panse. On ne volait que trois ou quatre livres, pas plus. Oui, je sais, un vol demeure toujours un vol : article 37.8 du code civil. Et qui vole un œuf, vole un bœuf…

Ma mère me disait souvent : les bonnes choses ont toujours une fin. Elle n’avait pas tort. En effet, un beau samedi, on se fait accoster par une vendeuse chez Dupuis & Frères.

― Besoin d’aide, les gars ?

― Non pas vraiment a-t-on répondu presque en chœur.

― Ouais… On connaît ça. En tout cas, je vous ai à l’œil.

Le pire dans tout ça, c’est qu’on n’avait encore rien pris chez Dupuis & Frères, mais on avait déjà trois livres chacun de chez Eaton’s. On a continué à rougir et à flâner un peu avant de déguerpir non sans avoir dit un beau bonjour à la madame.

Dans mon livre à moi, comme dit Michel Bergeron : aussitôt qu’on sortait du magasin sans se faire prendre, on était disculpés. Légende urbaine avant la lettre, allez savoir !

Toujours est-il que le glas du vol à l’étalage avait sonné pour nous. Il n’en fallait pas beaucoup ! Pour ceux qui se demandaient pour qui sonne le glas ? vous avez maintenant la réponse.

Je ne me suis jamais vanté de ces basses et viles prouesses de jeunesse. Mais c’est ainsi que j’ai eu la piqûre du livre et de la littérature. Depuis ce jour-là, je me suis mis à acheter des centaines et des centaines de livres pour ne les lire parfois que six mois ou un an plus tard. Des fois, jamais. Je rêve que mes enfants me piquent des livres, mais ça n’arrivera malheureusement pas. Cette lubie saute une génération. En tout cas, je rembourse encore aujourd’hui, puisqu’à chaque fois que je vends un livre, le libraire prend une remise de 40 %.

Je crois que le compte est bon.

Hélas ! je ne saurai jamais ce qui serait arrivé si j’avais volé des chars.
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