Libraires d’un jour

Jean-Philippe Dion : Les chemins empruntés

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 09/12/2019

Cela fait depuis une bonne dizaine d’années que Jean-Philippe Dion chronique, interviewe, anime, produit, et il n’est pas au bout de son trajet. Dernièrement, il a publié La vraie nature, un livre issu des deux premières saisons de l’émission télé du même nom. Cet album tous azimuts est à l’instar de celui qui l’a conçu : créatif, sensible et ouvert sur les autres.

Pour son travail, beaucoup de lecture s’impose. Dossiers de recherche, livres en lien avec ses invités, parmi lesquels plusieurs belles découvertes, certes, mais qui demeurent néanmoins relatives au travail et qui ne se lisent donc pas dans un même état d’esprit. Pour l’instant, c’est dans ses moments de vacances qu’il peut se permettre de goûter à cette plénitude que procure une lecture longuement souhaitée et attendue. C’est toujours avec beaucoup de plaisir qu’il se laisse glisser dans les livres de Simon Boulerice, pointant le roman Javotte parmi ses préférés, une histoire qui s’intéresse à l’aînée des demi-sœurs de Cendrillon avant que celle-ci n’entre en scène. Sous des apparences parfois machiavéliques se cache une adolescente avec une faible estime d’elle-même qui aimerait bien améliorer son sort. De la même façon que l’émission La vraie nature est propice aux confidences, certains livres ont justement le don de nous révéler les caractéristiques de notre véritable essence. C’est un peu ce qui s’est passé pour Jean-Philippe Dion avec D’où viens-tu, berger? de Mathyas Lefebure. « C’est un publicitaire qui décide de tout lâcher et d’aller s’occuper des moutons. J’ai lu ce livre-là alors que j’étais en pleine ascension professionnelle, j’étais pas du tout en train de penser à la fin, mais ça m’est toujours resté parce que le métier que je fais, je l’adore, j’en mange, mais je sais aussi que je ne le ferai pas toute ma vie. J’ai un besoin de revenir les deux mains dans la terre », dit-il. Peut-être avoir une ferme de légumes bios… Bref, c’est un des rares livres qu’il conserve précieusement dans sa bibliothèque et qui possède une aura particulière.

Même si le genre est tout à fait différent, le livre Marcus la Puce à l’école lui rappelle également de bons souvenirs. Écrit par Gilles Gauthier, il faisait partie des histoires publiées par La courte échelle qui ont fait et font toujours le bonheur de plusieurs petits lecteurs. « J’adorais les livres de La courte échelle, je les ai encore dans des boîtes chez mes parents. Une ou deux fois par année, on partait avec ma mère de notre village près de Granby pour se rendre en banlieue de Montréal pour magasiner. Là, on avait le droit de s’acheter des livres et on se faisait une provision », se souvient l’animateur. C’est sa mère qui lisait beaucoup à la maison et qui lui a fait connaître entre autres Marie Laberge. Il se rappelle avoir monté à l’école une scène de sa pièce Le faucon, autre livre qu’il garde chèrement sur ses étagères parce qu’il contient plusieurs éléments évocateurs pour lui. La pièce Outrage au public du nobélisé Peter Handke est aussi très importante pour Jean-Philippe Dion. Il a eu l’occasion de la jouer lors d’un cours de théâtre et il a été marqué par le langage qui différait beaucoup de ce qu’il était habitué à lire. Cette pièce, qui a sa création en 1966 fit scandale, s’ingénie à remettre en question le monde des conventions.

Des vies à lire
Plusieurs livres attendent d’être bientôt découverts par Jean-Philippe Dion, dont le documentaire Sapiens de Yuval Noah Harari qui relate le commencement de l’humanité. Même chose pour Les maisons de Fanny Britt qu’il a offert à plusieurs reprises, y compris à lui-même. Partir pour raconter de la journaliste Michèle Ouimet, Le lambeau de Philippe Lançon, L’enfer de Sylvie Drapeau font aussi partie des prochains sur la liste. Dans les dernières années, la plume de Biz l’a beaucoup charmé. « Dérives, je pense que c’est mon préféré, j’aime l’angle de l’homme, du père en dépression à l’arrivée de son enfant. On dirait que j’avais plus lu d’autrices que d’auteurs dans ma vie et là, j’aimais avoir un regard d’homme sur certaines situations », exprime-t-il. Il est un bon lecteur de biographies, trouvant dans celles-ci une inspiration ou encore des sujets d’étonnement. « Je suis très intéressé par les parcours de vie », continue-t-il. On reconnaît bien là l’intervieweur qui cherche à comprendre, qui exhume de chaque trajectoire une matière d’enrichissement. Il mentionne la force des mots en expliquant que pour construire le livre La vraie nature, il ne pouvait pas toujours transposer une parole à l’écrit, car à la télé, l’image atténue parfois le mot derrière un demi-sourire ou un clin d’œil, mais que transcrit noir sur blanc, il révélait soudain toute sa gravité. Par respect pour ses invités, il a donc choisi de retirer certains passages qui tout à coup prenaient une connotation très dure.

Jean-Philippe Dion apprécie la bonification du vocabulaire qu’apporte la lecture et qui permet de préciser la pensée et d’apporter une profondeur aux propos. Se rendre au théâtre lui donne aussi l’occasion de se raccorder aux mots sans risquer la diversion de son esprit. Mais si l’on revient aux biographies, il se rappelle avoir lu celle de Céline Dion écrite par Georges-Hébert Germain, assis sur le banc arrière de la voiture familiale, en partance pour les vacances estivales, complètement captivé par le cheminement de la chanteuse, vouant une fascination hypnotique à l’univers du spectacle. Ce qui l’amène à faire des connexions avec le travail qu’il fait maintenant. « La biographie me rapproche du documentaire qui est aussi la voie dans laquelle je travaille de plus en plus comme producteur. Et j’ai finalement travaillé avec elle entre autres pour la production du film sur sa tournée mondiale, c’est beau rétrospectivement de faire des liens et d’attacher des ficelles. » Au cours d’un autre projet, il a eu le privilège de rencontrer David Foenkinos, dont le roman Charlotte lui a beaucoup plu. Et puisque nous sommes en territoire français, il relate son coup de cœur pour Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.

Théâtre, cuisine et soif de connaissances
Jean-Philippe Dion a rencontré plusieurs artistes, mais pas encore Michel Tremblay, un de nos plus importants écrivains nationaux, tellement qu’il a « l’impression que Tremblay coule dans nos veines ». Il avoue que ce serait un rêve d’avoir la possibilité de faire une entrevue à sa façon avec le dramaturge, dont il a lu la majorité des pièces. Pour rester au théâtre, il affectionne spécialement l’œuvre de Michel Marc Bouchard, Christine, la reine-garçon comptant le plus dans sa bibliographie, et celle d’Annick Lefebvre, avec notamment J’accuse.

Il aime aussi le livre pour l’objet lui-même, ce qui l’incite à fureter en librairie à la recherche des titres qu’il a notés en lisant un magazine, par exemple, ou pour s’abandonner à sa passion des livres de recettes qui ont droit dans sa maison à un emplacement bien à eux, qui les met en évidence. Il nomme entre autres le chef Yotam Ottolenghi, dont il a pu savourer la cuisine dans un de ses restos à Londres. D’ailleurs, le point de départ qui a servi de modèle à la création du livre La vraie nature vient d’un magazine culinaire qu’il avait déniché dans une petite librairie londonienne. Encore une fois, l’inspiration se trouve partout et Jean-Philippe Dion a le don de la capter et l’instinct de nous l’offrir en partage.


Photo : © Marï Photographe

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