Chroniques

Poésie et théâtre

Le libraire - Numéro 75
Heureux comme avec une femme

Heureux comme avec une femme

Par Maxime Catellier, publié le 28/01/2013

Il peut sembler étonnant que le titre de cette chronique soit né sous la plume du jeune Arthur Rimbaud, âgé d’à peine 15 ans lorsqu’il écrivit les deux quatrains du poème « Sensations » en avril 1870. Cette métaphore si simple, si belle, si vraie me sert surtout de prétexte pour parler de la poésie de deux femmes qui ont enchanté ce dimanche de décembre en cendres, alors que les fantômes d’enfants criaient encore dans le vacarme des coups de feu, dans une école primaire du Connecticut.

Quelle beauté est encore possible après un tel drame? Nous ne pouvons pas indéfiniment chasser la torpeur avec le vin et les amis, il faut nous résoudre un jour ou l’autre à considérer la question de la beauté comme celle qui nous attire vers cette rivière où nous finissons par comprendre son origine : le passage du temps. C’est pourquoi, dit Héraclite, « nous entrons et n’entrons pas, nous sommes et ne sommes pas dans les mêmes fleuves ». Devant cet écoulement infatigable du temps, devant ce lot de ruines transportées devant nos yeux par son intarissable durée, nous rejoignons parfois le poème du Chinois Li Po (701-762), Avec un ami, passant la nuit : « pour chasser la tristesse de mille années,/nous nous attardons à boire cent pichets/cette belle nuit est propice aux propos purs/la lune lumineuse ne nous laisse pas dormir/ivres nous nous allongeons sur la montagne vide,/le ciel pour couverture, la terre pour oreiller ».

Sans ce sentiment aigu du passage du temps, la connaissance de la beauté reste incolore, sans parfum, sans vie. Ainsi, la photographie nous aide à en comprendre les mécanismes, tout en nous dérobant son secret. La photographe américaine Diane Arbus, qui a capté dans son viseur tout ce que nous n’avions jamais vu, à savoir les marginaux de son temps, a transformé notre rapport à la beauté dans ses portraits en déchirant le voile qui séparait le vu du connu. Bien sûr, nous savions que ces nains, ces géants, ces monstres gambergeaient entre les craques du trottoir de la vie courante, mais nous ne les avions jamais vus. « La photo est un secret à propos d’un secret, disait-elle. Plus elle t’en dit, le moins tu en sais. » Nous pourrions dire la même chose à propos du poème, qui cache souvent le secret d’un secret, l’énigme d’une énigme; le sphinx qui répond à son énigme par une autre. C’est pourquoi, il me semble, la poésie rebute autant de gens, alors qu’elle ne fait qu’interroger notre rapport au temps, et par conséquent notre rapport à la beauté.

Origine et authenticité
J’ai toujours aimé la poésie de Kim Doré. Franche, décomplexée, n’ayant pas peur de peindre le ciel en noir quand il n’y a pas d’étoiles, sa poésie n’a rien à voir avec la rigidité d’une cathédrale gothique; elle se situe au cœur de la contamination qui préside à la naissance d’un langage authentique, d’une parole sans fard ni paillettes. Le dernier-né, In vivo, suit le chemin de cette propagation, de ce langage fondamentalement contagieux, dans une époustouflante respiration dont le naturel éblouit comme jamais auparavant je n’avais pu le ressentir dans ses précédents recueils : « tiens donne c’est la naissance du monde/dans le mauvais ventre l’illuminé/dans la mauvaise langue on pense/aimer toucher et prendre mais ça dit meurs/trop fort pour qu’on l’entende avec la pluie/s’éparpillent la foi ses manies de démente/et ses enfants chiffrés tiens la bonté/dans une seule main tendue donne/et ne reprends jamais comme les mers ».

J’ai l’impression que la question cruciale posée par ce livre est celle de l’origine, de la naissance du vivant et des abominations qui le traversent de part en part et le font se révolter au moyen du langage. In vivo, comme une poésie qui tranche à même le vivant pour sonder son cœur mis à nu, pour reprendre le titre de cet ensemble de notes que Baudelaire laissa à sa mort, contient cette pensée ô combien révélatrice des sentiments contraires qui animent le cœur humain dès sa naissance : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires, l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Devant ce dilemme, l’enfant est appelé à faire l’expérience de la beauté pour nourrir les souvenirs de sa vieillesse, comme Baudelaire en tire sa conclusion tragi-comique : « Qu’importe de souffrir beaucoup quand on a beaucoup joui? »

Habile dans l’art de la négation créatrice, d’une affirmation de la volonté qui va au-delà de l’action et du rêve, Kim Doré fait vivre dans ce livre des êtres imaginaires et réels, des êtres dont les paroles constituent la seule enveloppe possible, le seul corps où s’affirme dans la nuit de la naissance l’épidémie qui s’empare du jour qui se lève. Personne n’est à l’abri du monde, de la beauté et de l’horreur, tant que le temps passe sa main tremblante sur nos inhumanités. « Non est une île immense et sans cap que les bas-fonds assaillent avec la peur de mourir inachevé » écrit-elle dans le Formulaire qui ouvre son livre. Au bout du voyage, cette rivière harnachée par le temps se délitera, pressée d’étendre sa contagion à la terre qui l’enserre. L’amour, encore une fois, vaincra le temps mortel.

Coup de foudre et de vent
C’est arrivé en coup de vent, l’un de ces vents qui balaient ma ville natale lorsque l’hiver est bien pris et qu’il souffle du fleuve glacé dur jusqu’aux terres de Neigette. Une jeune Innue de Pessamit, Natasha Kanapé Fontaine, promène ces jours-ci ses 21 ans à Rimouski, où elle étudie les arts plastiques. Elle a écrit un livre pur comme un diamant pris dans le charbon, comme une première phrase prononcée au réveil avec l’ivresse de la veille. Elle a réussi, dans ces pages bouleversantes, à entamer la question fondamentale des origines, de la beauté, de la mort et du passage du temps. Je vous laisse avec ces mots, qui ont bercé cette chronique tout comme les chansons envoûtantes de Mirel Wagner, cette Finlandaise d’origine éthiopienne dont le blues traîne à présent ses accents dans mon cœur, tout comme le chant de la jeune Fontaine : « Au nord des famines/les troupeaux se givrent/et expirent/à la fin/qui s’éternise/en mon sens/plus rien de vain./l’effleurement des battures/est une brume/intemporelle/mon amour. »

Partager cet article
Commenter sur facebook
  1. Accueil
  2. Chroniques
  3. Poésie et théâtre
  4. Heureux comme avec une femme