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Les animaux et l’élargissement de la sphère éthique

Les animaux et l’élargissement de la sphère éthique

Par Normand Baillargeon, publié le 20/07/2011
Aux États-Unis, vers 1750, le fait de posséder des esclaves ne troublait pas grand monde. Mais en 1850, la chose était devenue très controversée et, au début du XXe siècle, l’esclavage était une pratique absolument inadmissible, pour à peu près tout le monde.
Bien des facteurs historiques, politiques, sociaux et économiques ont conduit à cette nouvelle attitude. Mais le philosophe aime y voir un élargissement de la sphère éthique, par lequel des êtres qui en étaient un temps exclus finissent par y être incorporés. Sachant ce que nous savons aujourd’hui, c’est bien entendu un exercice un peu vain que de nous demander où nous nous serions situés en 1850. Mais voici un exercice plus crédible et instructif : certains philosophes pensent que nous vivons quelque chose de semblable au débat sur l’esclavage de 1850 et que les circonstances actuelles nous contraignent à nous situer par rapport à un enjeu qui appellerait, lui aussi, un nouvel élargissement de la sphère éthique, cette fois pour y inclure les animaux.

Les indices de l’actualité de la question ne manquent pas : ils vont du végétarisme éthique qui est de plus en plus pratiqué, jusqu’aux contestations des cirques traditionnels, de zoos, de la chasse, de la corrida, de la vivisection, des abattoirs et de mille autres choses qui rendent la question animale incontournable.

Mais qu’y a-t-il au juste derrière ces condamnations? Au nom de quoi sont-elles avancées et comment sont-elles justifiées? Pour réfléchir à ces questions, je recommande L’éthique animale, que vient de publier Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (JV), dans la collection Que sais-je?. Celui-ci a, comme le veut la tradition de la collection, produit un texte court, clair et synthétique. Il a en outre le grand mérite de présenter à un large lectorat francophone une réflexion qui s’est jusqu’ici, hélas, globalement cantonnée dans le monde anglo-saxon.


Souffrance animale et antispécisme
L’éthique animale dont il est question est entendue comme « l’étude du statut moral des animaux ou de la responsabilité morale des hommes » à leur égard et JV en commence judicieusement l’étude en traitant de la souffrance animale.

Il rappelle, contre certaines idées reçues et certains penseurs, que la souffrance animale existe, sauf en ce qui concerne les insectes. Les animaux souffrent et, puisque cette souffrance est un critère nécessaire, voire suffisant, à l’élargissement de la sphère éthique, s’ils ne sont pas des agents moraux (tout comme les bébés et divers autres êtres dont on ne juge typiquement pas les actes selon des critères moraux), les animaux sont bien des patients moraux, c’est-à-dire des êtres qui ont droit à un traitement moral (tout comme les bébés et les autres). S’opposer à cette conclusion serait faire montre de spécisme, un important concept de l’éthique animale forgé en 1970 et qui désigne une discrimination arbitraire selon l’espèce — le mot étant construit sur le modèle de la discrimination selon le sexe (sexisme) ou la race (racisme).

JV examine ensuite l’antispécisme, qui est le fait de « considérer les intérêts des animaux et à les prendre au sérieux » sans privilégier arbitrairement notre espèce. Un argument capital intervient ici, contre qui voudrait invoquer un attribut propre à notre espèce pour justifier de réserver un traitement différent aux animaux — ce pourrait être par exemple la rationalité, le langage, la conscience morale, etc. Connu sous le nom d’argument des cas marginaux, il est depuis longtemps invoqué par les partisans de l’antispécisme pour rappeler que s’il était justifié de fonder sur telle ou telle caractéristique humaine la considération morale, alors nous ne devrions pas avoir de considération morale pour des êtres humains qui sont privés de la caractéristique invoquée — les nourrissons, les séniles, les personnes comateuses, etc. La discussion de la valeur et de la portée de cet argument, dans laquelle je ne peux entrer ici, est un des passages les plus passionnants du livre.

Les grandes positions
L’auteur examine ensuite les grandes positions qu’on retrouve en éthique animale. Il distingue d’abord ceux qui s’opposent « au fait d’exploiter les animaux », les abolitionnistes, et ceux qui « s’opposent à la manière de le faire », les welfaristes. Il expose ensuite (notamment) les idées des utilitaristes, dont le principal représentant est Peter Singer, celles des défenseurs des droits des animaux (ses principaux théoriciens sont Tom Regan et Gary Francione), les conceptions de ceux qui insistent sur la compassion qu’on devrait cultiver, puis les idées des féministes et celles des partisans de l’approche par les capabilités, avancée par Matha Nussbaum.

Les exposés de ces positions et leurs discussions sont clairs et accessibles. Mais plutôt que d’entrer dans les nombreuses subtilités de ces diverses postures, j’aimerais m’attarder à la discussion de JV au sujet du recours à la violence pour la défense des animaux.

Le recours à la violence
C’est en effet souvent à cause du recours à la violence préconisé par certains militants que l’éthique animale fait la une de l’actualité : pose de bombe dans un laboratoire, actes de vandalisme, vol d’animaux, etc. JV rappelle d’abord que bien des gains humains précieux ont été acquis par le recours (entre autres) à la violence, avant de poser le problème de son usage en faveur des animaux. Quels types de violence sont utilisés? Lesquels sont éventuellement légitimes? Peut-on, en certains cas, les assimiler à des actes terroristes? Et surtout, la violence peut-elle être une arme efficace pour faire avancer la cause et les intérêts des animaux? JV conclut son examen de ces questions en soutenant « avec l’écrasante majorité des auteurs en éthique animale », « que l’usage de la violence est globalement contre-productif ».

Une réserve
Si on me demandait de formuler un léger reproche à ce beau travail, je suggérerais que les positions de certains penseurs qui refusent d’admettre la perspective générale ici déployée, qui y voient une forme inopportune et malsaine de sentimentalisme moderne et qui défendent dès lors une éthique animale fort différente (je pense par exemple à Roger Scruton), auraient mérité d’être exposées. Quoiqu’il en soit, si la question de l’éthique animale vous intéresse — et je pense qu’elle ne devrait laisser personne indifférent, de la même manière que la question de l’esclavage en 1850 aux États-Unis n’aurait dû laisser personne indifférent —, cet ouvrage, qui n’est petit que par son format, vous initiera en douceur à un champ de recherche et de réflexion aussi riche qu’incontournable.

Est-il besoin de souligner l’immensité de l’impact potentiel d’un tel débat sur nos vies? Mangerez-vous de la viande, désormais? Irez-vous encore au zoo? Au cirque? À la chasse? Porterez-vous du cuir? Quels devoirs, éventuellement, avez-vous envers votre chien?

Bonne réflexion!


Bibliographie :
L’éthique animale, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, PUF, 320 p. | 17,95$
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