De chair et de sang

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La filiation et la séduction constituent les noyaux de trois livres pourtant aux antipodes les uns des autres. D'abord, une révélation, Le sens de la famille, un récit auto - biographique de la romancière new-yorkaise A. M. Homes, dont je me suis promis de ne pas tarder à découvrir les oeuvres de fiction, puis Petit traité de l'érotisme, du sociologue québécois Michel Dorais, qui propose une exploration personnelle d'un phénomène complexe et énigmatique, et, enfin, Les femmes qui aiment sont dangereuses, un livre d'oeuvres picturales présentées par l'écrivaine Laure Adler avec la collaboration de l'historienne d'art Élisa Lécosse, qui se veut «un décryptage passionnant d'une histoire trop longtemps laissée aux seuls mains et regards des hommes»

Un roman familial A. M. Homes («A» pour «Amy») a vu le jour le 18 décembre 1961 à Washington, D.C. Trois romans d’elle ont été traduits en français: Mauvaise mère (Belfond), Le torchon brûle (Pocket, épuisé) et Ce livre va vous sauver la vie (Actes Sud). Bizarrement, les héroïnes dérangées qu’elle a imaginées avant de connaître sa mère biologique sont semblables à cette dernière, et leurs relations intimes ou parentales, également conflictuelles: on ne se soustrait pas à son bagage génétique.

Fille illégitime d’une femme de 22 ans au caractère dépendant et de son employeur, un ex-footballeur marié qui ne tiendra jamais sa promesse de quitter épouse et enfants, A. M. Homes est adoptée à la naissance par un couple d’universitaires juifs éprouvé par la mort récente de leur fils aîné. L’entente, légale car organisée par un avocat, est privée — l’enfant à la tignasse noire déjà luxuriante est prestement livrée à ses nouveaux parents, qui l’attendent dans leur voiture stationnée près de l’hôpital. C’est en 1992, au moment où sa carrière prend son envol, que Homes voit surgir dans sa vie ses parents biologiques. Elle qui n’avait jamais senti qu’elle faisait partie de la famille, accepte, non sans crainte, de les rencontrer.

Le sens de la famille (The Mistress Daughter, en anglais) se pose donc comme le récit des retrouvailles cauchemardesques avec ses géniteurs ainsi que celui des recherches qu’elle a menées pour réaliser son arbre généalogique jusqu’à son premier ancêtre — et, pour finir, faire la paix avec son identité, sa nature, son histoire. Dans la première partie de ce récit autobiographique d’une intense honnêteté, A. M. Homes raconte la difficile réconciliation avec Ellen Ballman et Norman Hecht. De tristes circonstances feront qu’elle s’éloignera de ses parents naturels. Dans la deuxième partie, campée dans les années 2000, l’écrivaine décrit ses recherches pour trouver sa famille, «inventorier [cette] mère», qu’elle a, au bout du compte, rejetée car trop envahissante, ainsi que ce père, cet irresponsable du «cul» duquel elle a hérité, cet individu qui lui fit passer un test ADN pour prouver sa paternité, lui assurant, sans tenir parole, qu’il pourrait ensuite la présenter à ses demi-frères et demi-soeurs.

Homes ne déroge jamais de sa position: elle est la fillette, puis l’adulte et l’auteure qui tente d’écrire son histoire. Sa vie amoureuse, ses amitiés, son travail, sont occultés par sa quête, ce qui donne une grande force à son récit, écrit avec style et remarquablement structuré, alors qu’il aurait facilement pu glisser dans le pathos. D’une rare élégance, Le sens de la famille doit être considéré comme une réflexion très intime sur la mémoire, la filiation, l’héritage et les liens du sang. Une vraie découverte.

Le potentiel érotique de ma femme
On dit que la beauté réside dans les yeux de celui qui la regarde. Pourquoi Norman Hecht fut-il séduit par son employée âgée de 15 ans? S’agissait-il de sa première incartade extraconjugale? Grâce à certains faits, A. M. Homes a reconstitué l’idylle de ses parents biologiques, mais n’a su tirer au clair les raisons de leur attirance. Certes, Ellen Ballman était charmante, marginale et délurée pour l’époque — il semble qu’elle ait entretenu une relation physique avec son beau-père. Certes, Norman Hecht, doté d’une physionomie agréable, était sûr de lui, établi; il avait tout pour plaire à une adolescente en mal d’amour, dont le milieu familial laissait cruellement à désirer. C’est déjà beaucoup, mais si peu, aussi.

Ainsi, comme l’indique Michel Dorais dans son Petit traité de l’érotisme, l’attirance, l’érotisation d’un corps féminin ou masculin et l’excitation sexuelle qui en résulte dépendent d’une «foule de conditions qui doivent être réunies». Il est intéressant de lire ce court essai en marge du récit de A. M. Homes, car le «potentiel érotique» — le soustitre est emprunté au délicieux roman d’amour de David Foenkinos, paru chez Gallimard l’automne dernier — de Ballman et de Hecht est fortement présent entre les lignes. Selon le sociologue, l’érotisme «a besoin de suspense, d’incertitude, d’une certaine rareté dans ce qui est convoité» pour exister, et «qu’une certaine frustration est nécessaire pour que survienne et se maintienne l’attraction érotique». Bref, «le désir n’est jamais aussi intense que lorsqu’il se trouve contrarié», voire lorsqu’il est frappé d’interdit. Ceci expliquant cela, on comprend un peu mieux pourquoi la liaison d’Ellen et de Norman aura duré sept années.

Déesses fatales
Le père naturel d’A. M. Homes surnommait sa maîtresse la «mante religieuse», d’après l’insecte vorace qui assassine ses amants après l’amour. L’image est forte: Ellen Ballman était-elle une nymphomane, une prédatrice? J’en doute. Mais possessive, séductrice et passionnée, certainement. «Une femme amoureuse en vaut cent. […] Le désir de la femme a toujours été perçu, et sous toutes les latitudes, plus fort, plus ensorcelant, plus mystérieux que le désir des hommes», soutient Laure Adler dans Les femmes qui aiment sont dangereuses. Biographe de Duras, spécialiste de l’histoire des femmes et des féministes des XIXe et XXe siècles, Laure Adler s’est associée à Élisa Lécosse pour la réalisation de cette anthologie captivante qui rassemble des oeuvres picturales célèbres, peintures ou photographies accompagnées de commentaires analytiques, montrant des personnages féminins telles Ève, Marie, Pandore, Vénus, Circé, Marilyn, Juliette, Ophélie ou Cléopâtre. À la vue de ces filles, de ces mères, de ces épouses ou de ces amantes splendides et de l’expérience de Homes, on comprend que la femme, de chair et de sang, est un être dont l’essence est faite de désir et de violence.

Bibliographie :
Le sens de la famille, A. M. Homes, Actes Sud, 240 p. | 34,95$
Petit traité de l’érotisme, Michel Dorais, VLB éditeur, 132 p. | 16,95$
Les femmes qui aiment sont dangereuses, Laure Adler et Élisa Lécosse, Flammarion, 158 p. | 49,95$

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