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Concours Écrire la librairie : la grande gagnante

Concours Écrire la librairie : la grande gagnante

Par Les libraires, publié le 25/10/2017

Cette année, le festival Québec en toutes lettres se déployait autour du thème « Écrire Québec » : écrire à Québec, sur Québec, au Québec. Il faisait ainsi la part belle aux auteurs de la Vieille Capitale, à ceux qui y sont passés et aux différentes représentations de Québec dans la littérature. C’est dans le cadre de ce festival qu’a eu lieu le concours Écrire la librairie, chapeauté par la coopérative Les libraires

Les participants devaient écrire un texte court qui mettait en scène une librairie ou un libraire indépendant, dans la ville de Québec. Une quantité formidable de textes furent soumis, soit 136; preuve que l’inspiration ne manque pas pour « écrire Québec »! Du lot, plusieurs textes mettaient en scène Ricardo, nombreux ont été ceux qui ont fait l’éloge du livre en tant qu’objet qu’on peut toucher, sentir, aimer profondément, moult nouvelles parlaient de cette relation privilégiée tissée entre le libraire et le client. Beaucoup d’histoires d’amour, une histoire avec des extraterrestres, quelques poèmes et quelques histoires de meurtres en librairie! Bref, énormément de talent mis au profit de multiples styles littéraires et d’idées originales.

On vous présente ainsi la grande gagnante de notre concours, Anne Peyrouse. « Dans un style épuré, efficace et simple, Anne Peyrouse signe un texte porteur d’émotions qui présente la librairie comme un lieu de rencontres. La sobriété qui émane de son texte sert à merveille le pouvoir d’évocation de l’auteure, dont la plume se révèle assumée, mature, sans ''fla-flas’’. De plus, ce texte pose un regard intéressant sur un phénomène courant : la clivage entre l’image qu’un lecteur peut se créer d’un auteur et la réalité, lorsque le lecteur le rencontre en personne. », Elena Laliberté, porte-parole du jury.

 

Qui est Anne Peyrouse? 


Anne Peyrouse enseigne la création littéraire à l’Université Laval. Elle a publié deux recueils de nouvelles, Passagers de la tourmente et Au-delà des murs, six recueils de poèmes, Grand jeté d’encre, Bannières à ciel ouvert, Sables d’enfance, Comme papiers au vent, Des neiges et des cendres et Dans le vertige des corps, qui a obtenu le prix Félix-Leclerc. Elle a publié également quatre anthologies de poésie et de nombreux textes (poèmes, nouvelles et essais) dans des revues littéraires. Elle a gagné plusieurs prix littéraires, à la fois pour son écriture poétique et ses nouvelles, et a été directrice littéraire de la maison d’édition Le Loup de Gouttière et Cornac. Docteure en littérature, elle enseigne la création littéraire à l’Université Laval au Département des lettres. Elle se passionne depuis quelques années pour les liens que peuvent entretenir la danse et la poésie.

 

 

Le texte gagnant

Anne

Elle le tourne. Le livre d’un côté puis de l’autre, de la tranche au dos, là, ça brille. Le reflet, plus franc. Elle se voit. Elle le serre ce roman qu’elle a déjà lu trois fois, mais elle désire quand même une dédicace. Il est un peu corné. Elle n’a jamais attendu qu’un auteur daigne signer un de ses livres. Elle ne sait pas trop pourquoi elle s’adonne à cet exercice de groupies. Entre ses doigts filiformes, elle le regarde. Comme une fixation. Plutôt une timidité dans cette longue file d’attente. Elle tourne et retourne le livre, elle le regarde. Yeux de biche noirs très noirs. Sourcils tracés au khôl. Piercing nasal; tatouage rouquin de tête de renard près du lobe d’oreille gauche, de la jugulaire. Les néons se reflètent sur le papier ciré. Il est beau ce livre. Ses cheveux longs noirs lisses extrêmement bien séparés au milieu. Lorsque la main s’y posera, la caresse semblera douce. Elle joue un peu avec la lumière sur la quatrième de couverture. Elle se voit. Visage tendu. Pommettes osseuses. Des cernes qu’elle a tenté de dissimuler; en vain. Ses heures nocturnes de lecture nuisent à son sommeil. Elle s’en moque. Elle aime tant, oui tant, lire. C’est une boulimique de pages et de mots. Une boulimique de romans et de nouvelles, de poèmes et de fantastique. De littérature russe. Elle sourit parce que le livre englobe son image, parce que la littérature retient ce qu’elle est.

Dans la reliure étroite du livre, elle, fille maigre, regarde le reflet de ses épaules penchées. Elle s’appelle Anne comme l’autre devant elle; maintenant, à quelque dix personnes devant. Elle monte et baisse ses yeux de biche. Comme un toc. Elle regarde : livre – écrivaine – retourne à son reflet. Or, elle tente de se rappeler son nom. Elle ne s’en souvient plus, elle a perdu son nom avec le livre bien serré de son auteure préférée dans la main. Cette auteure qui porte le même prénom qu’elle, mais elle se souvient du prénom de cette écrivaine et pas du sien, et elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Ses neurones ont brûlé. Sa mémoire s’est désintégrée. Son cerveau s’est fissuré ou volcanisé. Un blanc total. Un alzheimer aigu. Anne Hébert dédicace à la librairie La Liberté, la jeune étudiante en littérature fait la file dans sa fragile identité qui vient d’éclater silencieusement, de s’égrainer et de tomber en tas dans un coin intérieur. Depuis longtemps, elle la lit et la relit, c’est l’auteure qu’elle aimerait devenir si cette autre Anne n’avait pas existé avant elle. Toutefois, y a quelque chose qu’elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas la croix en argent. Ce cou doux de grand-mère enserré par la chaîne religieuse. Elle, elle a la rage et le spleen au corps lorsqu’elle lit les textes d’Anne, de la prose aux poèmes. Elle ne comprend pas ce calme, alors que l’écrivaine devrait être dévorée sclérosée mortifiée dans ses entrailles, alors que tout son corps, jusqu’à son utérus de femme, devrait être renversé. Elle n’y croit pas à cette peau claire soyeuse de vieille dame. Elle n’imagine pas sa table d’écriture rangée, ses crayons bien alignés, sa bibliothèque classée par ordre alphabétique. Elle ne conçoit pas cette collerette en dentelle blanche comme celle des Béguines, cet aspect feutré et réconciliant de pureté.

Elle voudrait tant ressentir les troubles d’Anne. Les ébranlements. Les perturbations. Entrer dans le mal-être, invoquer le sabbat des sorcières, allumer le feu de la folie et de la tromperie, respirer la poussière noire de Catherine et les meurtres familiaux. Elle voudrait sa Anne. Elle voudrait devant elle ce qu’elle voit dans le glacé du livre : une fille maigre tordue et le mystère de sa parole.

Anne lui demande à quel nom dédicacer le livre, la jeune étudiante en littérature ne se souvient plus qu’elle s’appelle Anne, elle la regarde les yeux paniqués, Anne repose sereinement la question, alors la jeune fille répond : « Pour Jeanne d’Arc ».

 

 

Le jury 

Le jury était formé d’un représentant des différentes librairies indépendantes généralistes de Québec, soit : Adeline Fonteret (Librairie du Quartier), Élisabeth Morency (Librairie Morency), Gabriel Guérin (Librairie Pantoute), Marie-Hélène Vaugeois (Librairie Vaugeois). Julie Veillet (Institut canadien de Québec/Maison de la littérature), Alexandra Mignault (Revue Les libraires) et Josée-Anne Paradis (Revue Les libraires) siégeaient également à ce jury.

 

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