Publicité

Les libraires craquent: littérature étrangère

Zizi Cabane

Difficile de résumer en peu de mots ce livre et les émotions qu’il suscite. Pourtant, il s’agit de peu de choses : une mère, Odile, meurt en laissant son mari et ses trois enfants aux prises avec un profond sentiment de manque, le tout écrit avec une prose sauvage et délicate à la fois. C’est que l’univers de Bérengère Cournut s’inscrit dans la chair, dans l’inconscient tout autant que dans les éléments. Odile n’est plus, mais s’insinue dans l’eau qui envahit la maison, partout, et tous la ressentent. Plonger dans Zizi Cabane, c’est découvrir un lyrisme géopoétique qui dépeint un quotidien riche de l’intériorité de chacun des personnages, c’est se laisser porter par cette onde qui traverse le texte et nous surprend par ses vagues.

Cinq filles perdues à tout jamais

Haletant, singulier, fort de ses cinq voix qui le composent, le roman de Kim Fu nous interroge sur la place que prennent nos expériences passées dans la construction de notre personnalité. Comment devient-on ce que nous sommes? À quel point nos actions et réactions modulent-elles le présent, puis l’avenir? Dans son roman, cinq filles, âgées de 9 à 11 ans, sont laissées à elles-mêmes sur une île lorsque leur animatrice de camp meurt. Chacune d’elles, confrontée à sa propre finalité, réagit à sa manière, faisant de cette aventure un moment charnière de sa vie. L’autrice crée à chacune un futur et leur consacre un chapitre qui explore les racines et les différentes ramifications que les événements de cette nuit dévastatrice ont fait prendre à leur vie.

Un miracle

Sœur Anne est devenue religieuse à l’adolescence. Un matin, à la maison mère de Paris, une consœur âgée lui confie avoir rêvé que la Vierge apparaîtrait à sœur Anne en Bretagne. La jeune religieuse, animée d’une piété sans borne pour Marie, demande aussitôt une affectation à Roscoff, sur la côte bretonne. Peu de temps après son arrivée, la rumeur court que, sur une île toute proche, un adolescent affirme « voir » une dame. Des habitants clament que c’est la Vierge, d’autres crient à la fumisterie… mais, pour sœur Anne, il s’agit bien de l’apparition qu’elle espérait… Avec son premier roman, Victoria Mas avait étonné. Elle surprend à nouveau par un thème insolite et fascine toujours autant par la richesse de son écriture juste et lumineuse.

Samouraï

Le bédéiste-romancier Fabcaro rapplique avec une tranche de réalité bien beige et sans histoire qu’il réussit à faire exploser jusqu’à prendre des proportions inégalées. Lorsqu’un écrivain un peu tiède se fait larguer par son amoureuse, c’est l’étincelle d’une torpeur sentimentale, mais aussi le tremplin vers un élan créatif. Un roman sur ses origines, la dictature sous Franco, l’exil vers la France, le regard oblique de l’habitant… Mais quand un couple d’amis décide de jouer les arrangeurs, quand l’eau de la piscine verdit irrémédiablement et qu’un spécialiste de Ronsard pédant apparaît au bras de l’ancien amour, rien ne va plus. Voilà un bouquin fort d’un humour pince-sans-rire absurde et qui fait décrocher un sourire d’un bout à l’autre.

Le pays des autres (t. 2) : Regardez-nous danser

Les semences amoureusement mises en sol au cours du premier volet de cette trilogie fleurissent ici admirablement. L’entreprise agricole fondée par Amine possède à présent des allures d’empire et le travailleur acharné s’est laissé quelque peu adoucir par les douceurs que la bourgeoisie procure. Au tour des enfants devenus grands de faire leur place dans un monde profondément indécis entre la modernité corrompue et la tradition délétère. La fresque, ample et ambitieuse, se déploie à travers le Maroc des années 1960. Slimani y fait à nouveau la démonstration de son talent de portraitiste aux soins de miniaturiste, peignant d’infimes détails avant d’aborder avec perspective des enjeux de société; féminisme et économie se mêlant avec naturel.

Le crépuscule du monde

Werner Herzog (Aguirre, Grizzly Man, etc.) consacre sa vie à mettre en scène des rêves impossibles. Cette fois-ci, il choisit la plume, plutôt que la caméra, pour nous relater le combat hallucinant de Hiroo Onoda tentant de remporter, dans la jungle, une guerre imaginaire. On lui a confié, au printemps 1945, une mission irrévocable : rester sur une petite île des Philippines, après la retraite de l’armée japonaise, afin de préparer une reconquête irrésistible. Toujours en mouvement, se rendant invisible, devenant partie intégrante de la forêt tropicale, Onoda sera plus souvent confronté à ses propres démons qu’à des troupes hostiles, car, pendant trente ans, malgré de multiples évidences, il nie la défaite de son pays, se construit un monde de convictions, accepte de vivre dans les contradictions. Est-il éveillé? Est-il dans un rêve, le crépuscule du monde? Lorsque sa guerre prend fin, en 1974, une tempête fait rage en lui. Une saisissante méditation sur le sens à donner à sa vie.

Guerre

Immense événement littéraire que la publication de cet inédit de l’inénarrable Céline! Dans l’arrière-pays, l’horreur et l’absurdité intrinsèques à la guerre déchirent la cervelle en berne d’un soldat trépané. Alité dans un hôpital de campagne, il se réfugie dans la consolation pathétique de rêves lubriques, craignant tant la visite de ses parents que la découverte d’une lâcheté passée qui pourrait lui assurer un futur de fusillé. Ici, il n’y a pas de héros, sauf ceux que l’arbitraire de la providence a désignés en épinglant à la boutonnière de leur veste le clinquant d’une médaille. D’une beauté impitoyable, ce sombre joyau se dresse tel un obélisque noir à la mémoire des vies broyées sur l’autel sanglant des galonnés.

Le roi chien

Certes, les références aux grands textes japonais peuvent sembler essentielles pour bien comprendre ce roman. Oui, connaître Le Dit des Heiké pourrait aider à saisir l’univers en question. Bien sûr, un cours universitaire pourrait précéder ce récit épique, mystique, mythologique. Un joueur de biwa aveugle. Un comédien difforme caché sous un masque et rejeté par sa famille. Ils performent, tous deux, des chants où il est difficile de comprendre les enjeux. Cependant, par-delà les références que l’on ne possède pas, ce qui est intéressant, c’est la simplicité et la douceur qui animent les deux compères. La beauté et l’art qui émanent d’eux. Ils changent de nom, de vie, de vision. Comme un oignon, ils retirent des couches. Ils se révèlent, ils deviennent beaux.

Le café suspendu

Amanda Sthers nous offre un catalogue de fictions parfumées, vibrantes, sensuelles, langoureuses, fines et délicates, enracinées autour des tables de bistrot à moitié vides, des baisers envoyés, mais qui ne reviennent pas, des paresses au soleil, des amours qui accrochent, des foulards au vent, des choux à la crème parfaitement sucrés, des rencontres sur le trottoir, des averses subites, des toits dorés au lever du soleil, des jus d’orange sanguine fraîchement pressée, des carnets de croquis sur le coin du comptoir, des vagues frétillantes au mois d’août, des premiers sourires ravissants et des cœurs qui frémissent, oscillant entre les mondes de Delerm, de Sempé et de Ferrante. Un livre gourmand aux contours amoureux, à la fière âme napolitaine.

Le jeune homme

Opus d’une quarantaine de pages, Le jeune homme d’Annie Ernaux se présente comme une réflexion sur la mémoire, l’altérité et le temps, mais surtout — toujours — sur l’acte d’écrire : alors qu’elle revient sur la liaison qu’elle a vécue avec un jeune étudiant de trente ans son cadet, l’autrice raconte comment, parfois, elle a fait l’amour afin de « [s]’obliger à écrire » et d’éprouver « la certitude qu’il n’y avait pas de jouissance supérieure à celle de l’écriture d’un livre ». Revisitant les lieux de sa propre jeunesse, Ernaux nous révèle l’intimité d’une relation amoureuse menée jusqu’au bout, jusqu’à la répétition, la distanciation et la rupture. Aller jusqu’au bout du vécu — de la vie — par les mots : voilà bien ce qu’est son œuvre.

Suivez-nous

52,620FansJ'aime
18,365AbonnésSuivre
12,520AbonnésSuivre

Populaires cette semaine