Libraires d’un jour

Jacques Languirand: La conscience tranquille

Par Mathieu Simard, Pantoute
Publié le 19/06/2006
Ce ne sont pas les raisons qui manquent pour déranger Jacques Languirand. Sa voix, d’abord, résonne à la radio depuis 1949, trente ans avant qu’une collision de gamètes ne mette en chantier ce satellite de Par quatre chemins que je suis. Homme de théâtre célébré ici comme à l’étranger pour ses pièces, son apport à la scénographie et son jeu, Languirand visite le petit écran dès la fin des années 50. Auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation et de croissance personnelle, il est, enfin, un communicateur hors pair, dont la curiosité et l’ouverture d’esprit font école.
Récemment, un portrait radiophonique de deux heures sur l’homme parvenait à peine à brosser un survol de sa trajectoire. A-t-on l’idée de lui demander de jouer au «Libraire d’un jour»? On se bute à la fois à son honnêteté, qui lui fait résister aux sirènes de l’illusion biographique, et à sa capacité à se réinventer, qui le préserve des étiquettes étriquées. On n’est pas sérieux quand on a 75 ans. Au bout du fil, ce bouddhiste m’entend sans sourciller mêler son horizon philosophique à ses sympathies politiques: «“Il suit la Voie du Milieu mais porte à gauche”, c’est ça! écrivez-le exactement comme ça!»

Des livres, chez Jacques Languirand et Nicole Dumais, son épouse et collaboratrice, il y en a partout. On en compte plus de dix mille. Quelques chapardeurs ont malheureusement raflé au passage des ouvrages autographiés par des grands noms comme Montherlant, Claudel et Cocteau, rencontrés par le jeune journaliste à Paris, il y a près de soixante ans. Cette Babel de papier est classée par éditeurs, à l’initiative de Mme Dumais. Parmi les rayons favoris de mon interlocuteur, quatre sont consacrés à la maison Odile Jacob, qui héberge les Christophe André (Imparfaits, libres et heureux) et Boris Cyrulnik (Un merveilleux malheur). Quelle que soit sa source, la veine psychologique y tient une grande importance: «J’ai beaucoup potassé les ouvrages de Jung et les ouvrages sur lui. Adler également, comme Le Sens de la vie.» Languirand redécouvrait récemment Viktor Frankl, ce psychiatre qui a survécu aux camps de la mort. De son témoignage, Découvrir un sens à sa vie, il retient toutefois l’essentiel: «La logothérapie, vous savez! Mais peu importe ce mot. C’est un livre étonnant. Un vrai raccourci.»

Libraire d’un soir depuis trente-cinq ans à Par quatre chemins, ce cérémonial sans cérémonie, il ouvre chaque dimanche, de 20 h à minuit, sur la Première chaîne de Radio-Canada, quatre ouvrages. Pas de sujet imposé, ni de message en particulier à livrer: «Je n’invente rien, je transmets, explique Languirand en citant Confucius. Je suis une vieille bête, vous savez, je veux dire par là que je connais mes limites. Mon critère est toujours le même: est-ce que c’est utile?» La recette Languirand? Ouvrir le livre alléchant à la table des matières. Scruter la bibliographie et examiner les auteurs cités, puis traquer de son index la partie qui trouvera le plus naturellement son chemin dans la brousse de sa mémoire. Attaquer, enfin, les passages qui ont trouvé quelque écho en lui. C’est la matière d’une improvisation qui invitera l’auditeur à faire sa propre démarche spirituelle et philosophique. On cherche un lecteur? Cet homme est avant tout un passeur, «une courroie de transmission», corrige-t-il.

Professeur de communication durant douze ans à McGill, ce médium incarne le mass age comme personne. Il a vingt-cinq ans au moment où l’écho de la cybernétique et le chant du réalisme fantastique (Le Matin des magiciens, Louis Pauwels et Jacques Bergier, Folio) perturbent en choeur le monde de l’esprit, de la biologie à la linguistique. Les penseurs libérés comme Arthur Koestler (Le Cri d’Archimède, Calmann-Lévy) et Aldous Huxley (Les Portes de la perception), les savants iconoclastes comme Henri Laborit (Éloge de la fuite, Folio, Dieu ne joue pas aux dés) inspirent Languirand, qui aime à revoir, de temps à autre, la série télévisée que le journaliste Bill Moyers a tirée de ses entretiens avec l’anthropologue Joseph Campbell, grand sage de l’âge électronique. La frontière entre le croire et le savoir le taraude encore aujourd’hui. Des aventures au cœur de la naissance du monde, comme Origines, de l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, nourrissent sa réflexion sur le thème du croire et du savoir, qui a trouvé sa matrice dans les propres interrogations d’Albert Einstein. Enquête sur les rapports entre la spiritualité et la science, À la recherche du Dieu d’Einstein est diffusée sur la Première chaîne chaque dimanche, de 6 h à 7 h du matin.

Ravivée par la Méthode d’Edgar Morin, la culture du lien de Languirand a trouvé un habitat naturel dans l’écologie, autre seuil de l’esprit. C’est avec enthousiasme qu’il porte depuis 2000 le chapeau de porte-parole du Jour de la Terre, célébré le 22 avril de chaque année: «Je le fais avec grande sincérité. Je me suis engagé parce que j’avais les informations qu’il me fallait pour croire que nous étions dans une situation extrêmement dangereuse et délicate». Parmi les nombreux livres qui ont étoffé sa conscience, Languirand recommande La Sixième Extinction, de Richard Leakey et Roger Lewin, tout en mettant en garde contre les difficultés de cet ouvrage spécialisé. Il invite quand même le grand public à lire le dernier chapitre, «le plus important et le plus douloureux» et à visiter les livres d’Hubert Reeves (Mal de Terre).

Parce qu’ils sont innombrables, il est difficile à Jacques Languirand de livrer ses coups de cœur. Soumis à la question, il avoue spontanément «un gros faible pour Jacques Attali. Il a fait le Dictionnaire du XXIe siècle, comprenez-vous: c’est pas des farces! Un livre sur Blaise Pascal, sur Karl Marx…» S’il confesse un grand amour pour les philosophes de l’Antiquité, une place de choix est réservée aux Stoïciens, Marc-Aurèle et Sénèque en tête: «On ne peut pas vivre sans ça! Ils ont trouvé des réponses à toutes les petites questions de la vie.»

Curieux des fictions, petites et grandes, qui raccordent la conscience à la réalité, Jacques Languirand lit peu d’histoires tout court. Il entend quand même s’en offrir deux cet été, pendant les huit semaines où il se tiendra loin des micros. La première, c’est l’histoire d’un gars qui avait beaucoup lu: Don Quichotte. La seconde, Le Visage vert de Gustav Meyrink, est un roman sur une expérience spirituelle, offert par une amie lors de son dernier anniversaire. Au téléphone, j’aurai le plaisir d’entendre Nicole Dumais m’en lire un passage: «Beaucoup cèdent à la tentation des sectes et des charlatans, mais dans le labyrinthe de l’aventure intérieure, seul l’initié au cœur pur trouvera l’issue.» S’agit-il d’un hommage ou d’une critique cachée, M. Languirand? «Ça m’inquiète un peu… peut-être!»




Bibliographie :
Imparfaits, libres et heureux, Christophe André, Éditions Odile Jacob, 470p., 34,95$ Un merveilleux malheur, Boris Cyrulnik, Éditions Odile Jacob/Poches, 218p., 14,95$ Le Sens de la vie, Alfred Adler, Payot/Petite Bibliothèque Payot, 291p., 16,95$ Découvrir un sens à sa vie, Viktor Frankl, Éditions de l’Homme, 144p., 16,95$ Les Portes de la perception, Aldous Huxley, 10/18/Domaine étranger, 319p., 15,95$ Dieu ne joue pas aux dés, Henri Laborit, Le Livre de Poche, 220p., 10,95$ Origines. La nostalgie des commencements, Trinh Xuan Thuan, Folio/Essais, 544p., 19,95$ La Sixième Extinction, Richard Leakey et Roger Lewin, Flammarion, coll. Champs, 352p., 15,95$ Mal de Terre, Hubert Reeves, Points/Sciences, 272 p., 14,95$ Dictionnaire du XXIe siècle, Jacques Attali, Le Livre de Poche, 349p., 10,95$ Don Quichotte (2 tomes), Miguel de Cervantès, Points, 577p. et 590p., 14,95$ ch. Le Visage vert, Gustav Meyrink, Éditions du Rocher, 261p., 35,95$
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