Libraires d’un jour

Gilles Gougeon: L’art de la fugue

Par Antoine Tanguay, Les libraires
Publié le 12/02/2006
Avant ce jour heureux où la fréquentation de Charles Dickens et de Jules Verne a achevé de convaincre le petit Gilles Gougeon de céder au voyage immobile qu’offre la lecture, l’idée de l’évasion se résumait, pour lui, au son des sirènes des bateaux sur le Saint-Laurent, au sud, et à l’appel des trains, quelque part plus au nord.
«Je voyais des gars plus vieux que moi s’acheter des motos avec lesquelles ils auraient pu aller au Mexique, mais qui ne sortaient jamais du quartier», se souvient Gilles Gougeon. Ce n’est pas cette conception de la liberté qu’a préférée celui qui allait, un jour, devenir journaliste globe-trotter et écrivain, mais qui n’était encore qu’un petit garçon du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Ses premiers pas de lecteur, il les a faits avec Dickens et Verne, et ce, uniquement pour l’évasion que ces derniers lui procuraient, un aspect primordial de la lecture pour ce lecteur qui, sachez-le d’entrée de jeu, n’aime pas les romans de «bavardages».

Taxi pour la liberté
Inutile, donc, d’essayer d’offrir à l’animateur de 5 sur 5 un de ces mièvres récits à scandale, pas plus qu’un de ces livres dont les auteurs s’enferment dans l’ergotage et la préciosité :
«Parfois, les auteurs ne se renouvellent pas et s’enfoncent dans l’hermétisme. Curieusement, les chroniqueurs littéraires qui n’ont pas non plus le goût de se renouveler trouvent que plus c’est hermétique, plus c’est fantastique. Lire ne doit pas demander un gros effort. C’est avant tout un divertissement, une fuite en avant. Je n’ai pas envie de souffrir quand je lis», explique l’auteur de Taxi pour la liberté, son premier roman paru chez Libre Expression en 1999, suivi de Catalina (2002) et Katchanga(2005).

On devine, en l’écoutant, que Gilles Gougeon est un lecteur curieux et exigeant à qui on ne la fait pas. Après tout, animer une émission d’affaires publiques comme La Facture vous aiguise tout de même le sens critique ! Lire enfant le dictionnaire Larousse (particulièrement la page des drapeaux) et Oliver Twist aussi. Gougeon avoue d’ailleurs avoir trouvé, dans cette dernière lecture, matière à «révélation» : «Je vivais dans un quartier pauvre, un milieu ouvrier dont on ne pouvait pas imaginer se sortir. Penser qu’il était possible d’aller à l’université ne faisait pas partie de notre univers mental.» Pourtant, il va y aller, à l’université, et en sortira après avoir fait des rencontres littéraires marquantes, dont celles de Voltaire, Camus, Cendrars, Vian et Capote. De Voltaire, il retient surtout son Traité sur la tolérance, qu’il se promet de relire bientôt : «J’ai toujours aimé les gens qui se rebellaient, qui avaient le sens du doute. Un journaliste, c’est aussi un spécialiste du doute et de l’ignorance», dira-t-il en parlant du penseur que les curés, à l’époque de sa jeunesse, n’aimaient pas savoir proche de leurs ouailles.

Plus tard, avec l’Expo 67, ce sera la découverte de L’Été d’Albert Camus, texte moins connu de l’auteur de La Peste, mais qui n’en demeure pas moins magnifique selon Gougeon, qui défend l’idée selon laquelle «les très grands auteurs sont ceux qui savent écrire des choses profondes, intelligentes et sensibles dans une langue claire.» À la fin des années 60, Gilles Gougeon découvre Moravagine de Blaise Cendrars — éloge de la fugue, quant tu nous tiens —, «sans doute un être trop lucide pour l’environnement dans lequel il vivait», pense-t-il. Puis, ce sont les romans de Vian, lorsque ce ne sont pas ses chansons, que Gougeon connaît désormais par cœur : «Je me suis toujours demandé si Boris Vian et Cendrars ne provenaient pas du même moule. Au lieu de prendre des armes, ils ont pris des mots.» Plus tard, c’est De sang-froid, le plus célèbre roman de Truman Capote, qui bouleverse Gougeon : «J’aimais la clarté de son écriture et le récit qui vous tient sur le bout de votre chaise, et ce, même si le lecteur connaît déjà la fin.»

Un monde changeant
Les années passent, les lectures aussi. Du nombre des grandes œuvres qu’il a lues jusqu’à aujourd’hui, Gilles Gougeon n’hésite pas à mentionner Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, une référence qui est devenue incontournable pour plusieurs «Libraires d’un jour» : «Márquez fait exister des personnages dont l’énergie est alimentée par la perception de la réalité. Il est fabuleux de voir à quel point cet écrivain est capable de façonner l’espace et le temps. Márquez est un homme de liberté. Je songe entre autres à cette jeune fille, dans Cent ans de solitude, qui est emportée par un coup de vent. Il faut être terriblement libre pour être capable de faire ça.»

Autre lecture mémorable pour Gilles Gougeon : Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen, de Stefan Zweig. L’auteur du Joueur d’échecs a écrit ce roman alors après avoir fui l’Allemagne nazie pour aller se réfugier en Amérique latine, où il s’est suicidé : «C’est un livre qui raconte un monde en changement, notamment au point de vue du temps. Il raconte comment les gens paniquaient au tournant du siècle dernier devant l’accélération du temps. Zweig décrit ainsi très bien comment nous sommes passés du XIXe au XXe siècle. C’est remarquable et très bien écrit.» Toujours au chapitre des ouvrages qui permettent d’en apprendre plus sur le monde qui nous entoure, Gougeon recommande Cette nuit la liberté, de Collins et Lapierre, «un livre essentiel pour comprendre l’histoire de l’Inde», et L’Abyssin de Jean-Christophe Rufin. Enfin, Gerald Messadié a la faveur du journaliste, qui a apprécié Saül l’incendiaire et L’Homme qui devint Dieu, et qui s’apprêtait, au moment de se prêter à l’exercice du «Libraire d’un jour», à entamer le diptyque que l’écrivain a consacré au Comte de Saint-Germain (Saint-Germain. L’Homme qui ne voulait pas mourir, deux tomes, L’Archipel) :
«J’aime les livres dont les mots me donnent de la jouissance, dont les idées m’ouvrent encore plus l’esprit et dont le souffle, lui, me fait voyager», résume-t-il avec justesse.

Si un jour Gilles Gougeon vient à manquer de suggestions de lecture, il pourra se tourner vers les employés de la librairie Le Fureteur, située près de chez lui, ou encore plus près, vers sa femme Francine, une lectrice qu’il dit redoutable et capable de dénicher avant tout le monde la perle littéraire : «C’est ma libraire de “fonds” ! Je lui dois beaucoup de lectures, ces dernières années.»


Bibliographie :
Oliver Twist, Charles Dickens, Le Livre de Poche, 735 p., 12,95 $ Traité sur la Tolérance, Voltaire, Folio, 143 p., 3,95 $ Le Tour du monde en 80 jours, Jules Verne, Folio, coll. Folio Plus, 335 p., 10,95 $ Noces suivi de L’Été, Albert Camus, Folio, 183 p., 12,95 $ De sang-froid, Truman Capote, Folio, 506 p., 15,95 $ Moravagine, Blaise Cendrars, Grasset, coll. Les Cahiers Rouges, 252 p., 16,95 $ Cent ans de solitude, Gabriel García Márquez, Points, 460 p., 16,95 $ Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen, Stefan Zweig, Le Livre de Poche, 506 p., 12,95 $ Cette nuit la liberté, Dominique Lapierre & Larry Collins, Pocket, 764 p., 12,95 $ L’Abyssin, Jean-Christophe Rufin, Folio, 698 p., 19,95 $ L’homme qui devint Dieu, Gerald Messadié, Le Livre de Poche, 887 p., 15,50 $
Partager cet article
  1. Accueil
  2. Libraires d’un jour
  3. Gilles Gougeon: L’art de la fugue