Libraires d’un jour

Albert Jacquard: L’humaniste lucide

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 12/12/2009
Élève brillant issu d’une famille catholique du Jura, Albert Jacquard a obtenu deux baccalauréats(Mathématiques élémentaires et Philosophie) avant d’entreprendre une formation en ingénierie. C’est pourtant après sa réorientation vers l’étude de la génétique qu’il s’imposera comme l’un des plus brillants penseurs de la planète, un humaniste militant, profondément soucieux du sort de ses semblables. Profitant de son passage au Québec en tournée de promotion de son plus récent ouvrage (Le compte a rebours a-t-il commencé?, Stock), le libraire l’a rencontré le temps d’une discussion à bâtons rompus sur quelques lectures qui l’ont formé.
Quand je lui demande s’il se souvient encore de la toute première lecture qui l’a marqué dans sa vie, Albert Jacquard répond sans la moindre hésitation:
«La Comtesse de Ségur!», mais se ravise sitôt ce nom lancé: «Ou plutôt non, s’exclame le réputé essayiste, un peu espiègle. Mieux que la Comtesse de Ségur, Le tour de la France par deux enfants, de G. Bruno [Augustine Fouillée, de son vrai nom], un livre que tous les Français de ma génération ont lu. C’est l’histoire d’André et de Julien, deux petits Alsaciens qui fuient les méchants Allemands et partent à la recherche d’un de leurs oncles à travers les provinces françaises. Leur quête devenait un prétexte pour l’auteure, qui était une institutrice, de faire traverser la France à ses jeunes lecteurs. J’ai appris mon pays à travers ce livre. J’ai appris qu’à Marseille, par exemple, il y a des gens de toutes sortes de couleurs. C’était une leçon remarquable et, en même temps, révélatrice de l’époque de la rédaction du livre [1877]. En dessous d’une illustration, il y avait écrit quelque chose comme: “ L’humanité se divise en quatre couleurs, et les Blancs sont les plus parfaits de tous ”. C’est très significatif, je crois que même ce livre pétri de bonne volonté a reconduit cette idée fallacieuse d’une hiérarchie entre les races.»

Et c’est amusant de constater que cette lecture de la toute première enfance abordait déjà un sujet qui serait au centre des réflexions du généticien qu’allait devenir Albert Jacquard. «Eh bien, voilà: il y avait la racine!», rigole-t-il de bon cœur, avant d’ajouter que G. Bruno l’a manifestement marqué davantage que la Comtesse de Ségur, a lue à la même époque et qui, selon lui, n’a pas très bien vieilli, au contraire du Tour de la France…

Étonnamment, l’intérêt de Jacquard pour la génétique et l’humain se manifesterait très tard dans sa carrière, longtemps après des études d’ingénierie à l’école Polytechnique, au moment où les hasards de la vie le mettraient en contact avec différents intervenants engagés dans la lutte contre le racisme.

Questions de hasard…
Cela dit, le généticien en convient avec moi, il peut paraître surprenant qu’un scientifique spécialisé dans un domaine comme la génétique voit sa pensée déboucher sur des questions d’ordre philosophique. Or, Jacquard soutient qu’«en ne s’engageant pas sur cette voie, on passe à côté d’une évidence. Car l’objet d’étude de la génétique, c’est ce grand mystère de la procréation, dans lequel interviennent l’arbitraire et l’aléatoire. Pascal, qui n’était pas généticien, avait eu cette intuition. Et contrairement à que dit la phrase de Condorcet, qui prétendait dans L’encyclopédie que la procréation est un événement à ce point mystérieux que jamais la science ne saurait le percer à jour, la génétique a apporté des réponses concrètes à des questions abordées par la philosophie.»

Même s’il se définit volontiers comme un «catholique de province», Jacquard insiste sur la notion de hasard que semble contredire Hubert Reeves qui, à la suite d’Henri Laborit, s’intéresse à cette idée selon laquelle Dieu ne jouerait pas aux dés. «Bien sûr, j’ai lu Reeves qui fait dans ses travaux référence à Albert Einstein aux dires de qui le hasard n’est qu’une apparence, souligne Albert Jacquard. J’aime bien Hubert Reeves, pour la clarté de sa pensée et pour son honnêteté; il sait expliquer les choses. Mais je n’ai pas tellement senti qu’il s’élevait contre l’idée du hasard.»

Par ailleurs, avec cette humilité qui apparaît comme un autre signe de son intelligence, l’auteur des Tentatives de lucidité avoue se sentir plus proche d’Edgar Morin que de la plupart des autres penseurs contemporains, surtout dans son éloge de la complexité. «Le simple fait d’accroître la complexité d’un ensemble, nous dit Morin, fait augmenter ses performances, son potentiel; cela s’applique notamment à l’espèce humaine. Ça me semble tellement merveilleux de pouvoir m’émerveiller: je suis un être humain. C’est la première chose qu’on devrait apprendre aux enfants.»

Et à celui ou celle qui souhaiterait approfondir ses connaissances sur l’être humain en tant qu’entité, et pouvoir s’émerveiller davantage, Jacquard recommande sans hésiter la lecture de Richard C. Lewontin, La triple hélice.

Et la littérature, dans tout ça?
Albert Jacquard avoue lire peu de romans et trouver la littérature de fiction artificielle, malgré de bons souvenirs qu’il garde de quelques ouvrages de Sartre (son récit autobiographique Les mots et son drame Huis clos, entre autres): «Comme tout le monde, j’ai aimé Proust même si, malgré une qualité d’écriture remarquable, il traite de sujets insignifiants. Et je suis resté un admirateur de Céline, en dépit du statut problématique du personnage.» En France comme ailleurs, l’auteur du Voyage au bout de la nuit demeure un écrivain controversé, dont le style éblouit alors que le discours antisémite donne froid dans le dos. «La façon dont il s’exprime est extraordinaire, même s’il a défendu des idées épouvantables, remarque Albert Jacquard. J’aime bien, quand j’ai une demi-heure de tranquillité, me replonger dans Céline, me laisser happer dans un jeu d’imagination romanesque extraordinaire. Il a une plume de génie, dans le Voyage, évidemment. Mais j’aime aussi beaucoup ses derniers livres, dont Nord, où il n’est plus trop question de racisme, mais simplement de la folie de l’Allemagne aux derniers jours de la guerre, alors qu’on continuait à se battre sans trop savoir pourquoi.»


Bibliographie :
Le tour de la France par deux enfants, G. Bruno, Belin, 336 p. | 29,95$ Dernières nouvelles du Cosmos, Hubert Reeves, Seuil 332 p. | 15,95$ Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin, Seuil 158 p. | 12,95$ La triple hélice, Richard C. Lewontin, Seuil, 160 p. | 34,95$ Les mots, Jean-Paul Sartre, Folio, 214 p. | 12,95$ Huis clos (suivi de Les mouches), Jean-Paul Sartre, Folio 246 p. | 13,95$ À la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Gallimard, 2408 p. | 57$ Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand, Céline, Folio, 614 p. | 19,95$ Nord, Louis-Ferdinand, Céline, Folio, 630 p. | 19,95$
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