À la rédaction, il nous arrive de découvrir des petits trésors de lecture sur le tard. Ces livres, qui ont accumulé injustement la poussière au coin du lit, méritent de prendre leur revanche.

Grâce au journaliste Rolf Potts qui signe ce vivifiant opuscule d’à peine 60 pages, on apprend qu’Emanuel Haldeman-Julius est considéré comme l’homme qui inventa le livre de poche, avant même que la dénomination n’existe.

Tout commence en 1915, alors qu’il accepte un poste de journaliste au prestigieux Appeal to Reason, journal alors plus populaire que le New York Times. Mais, quelques années plus tard, lorsque le journal commença à péricliter, il décida d’en racheter des parts. « Son plan pour réunir ces fonds — une maison d’édition qui utiliserait les presses du journal pour imprimer des livres bon marché portant sur une variété de sujets intellectuels et de société — s’avérerait bien plus rentable dans les années à venir que la publication qu’il tentait de sauver », lit-on sous la plume passionnante de Rolf Potts.

Il commença par publier des titres du domaine public, Wilde — son amour de jeunesse —, mais aussi Aristote, Zorilla et bien d’autres. Bien vite, la collection prit une ampleur insoupçonnée, notamment auprès de la classe ouvrière. Sous-titrée « une université de papier », la collection d’Haldeman-Julius démocratisait non seulement la culture, mais le savoir. Pas étonnant d’apprendre que 300 millions d’exemplaires de ses « Petits Livres bleus » aient circulé, vendus au prix modique de 5 cents à une époque où l’éducation était peu accessible, mais où les cerveaux des Américains n’étaient pas moins assoiffés de connaissances.

Des livres de tous genres, allant de Comment des grandes corporations dirigent les États-Unis à Comment faire des friandises maison et à L’art d’embrasser, furent donc imprimés sous les presses de feu Appel to Reason et parurent sous des couvertures bleues, dans un format destiné à rendre la lecture accessible depuis sa poche arrière. Rolf Potts nous fait également découvrir un maître du marketing, qui titre ses publicités-chocs par « Enfin, les livres sont moins chers que les hamburgers! » et qui alla jusqu’à changer certains titres pour les rendre plus universels. L’essayiste attire ainsi notre regard sur Boule de suif, devenu sous la patte d’Haldeman-Julius Sacrifice d’une prostituée française. Comme la plupart des commandes de ces petits livres provenaient d’achats par correspondance, les lecteurs n’étaient pas gênés de glisser un exemplaire du Kamasutra entre un titre de Schopenhauer ou de Voltaire. C’est d’ailleurs ce qui fait dire au journaliste qui signe cette biographie que cet homme hors norme aura pavé la route à la révolution sexuelle, aux luttes féministes et aux revendications afro-américaines.

Ce petit livre, qui par sa couleur et son format rend hommage à un homme que l’histoire a plutôt conservé sous l’onglet des colporteurs à grande échelle, démontre à quel point la passion et la vision des uns peuvent rien de moins que changer la vie des autres.

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