Littérature pleine conscience?

Un jeune journaliste sans envergure se voit porté aux nues pour avoir contribué à dévoiler la nature pédophile d’un peintre réputé dont la mort hier encore accablait tout le monde. Vivant plutôt mal cette soudaine notoriété, il trouvera refuge dans un projet d’écriture vécu à la manière d’une quête existentielle censée le révéler à lui-même. À travers le récit nuancé d’un quotidien constamment revisité, les atermoiements introspectifs du narrateur gangréneront jusqu’à l’écriture elle-même. Le premier roman de Thomas Desaulniers-Brousseau prend dès lors l’allure d’un miroir déformant dont les multiples alouettes passent allègrement d’un côté à l’autre de la glace sans tain où on finira par réaliser que personne ne se cachait…

1. Pour la réflexivité
Le jeu littéraire auquel s’adonne Desaulniers-Brousseau a ceci de brillant qu’il oblige le lecteur à rester sur ses gardes. En déplaçant le centre de gravité du romanesque de l’histoire à proprement parler vers le propos tenu à travers elle, l’auteur fait le pari audacieux de dérouter son lecteur tout en l’enjoignant à le suivre dans l’équivoque de son ambivalence. Caméléon de papier, le narrateur invalide le cadre au sein duquel il évolue en changeant régulièrement la donne : est-il journaliste ou traducteur? Odile existe-t-elle vraiment? Son coloc s’appelle-t-il Christophe ou Christian? En a-t-il seulement un?

En refusant de s’astreindre à une certaine constance factuelle, la vérité de la fiction se trouve mise à mal et son caractère factice, surexposé. Tout en multipliant les entorses au pacte de lecture, le narrateur ne se prive d’ailleurs pas de scander la gratuité de son imposture. Ce relativisme narratif est une bien habile façon d’accessoiriser les personnages et les événements, laissant le lecteur aux prises avec le vertige de ce qu’il reste d’une fiction à laquelle il ne faut pas croire.

2. Pour le propos
Après avoir saisi que l’enjeu de ce roman n’est pas ce qui s’y passe, il conviendra de s’attarder à ce qui le teinte, à ce qui le nourrit, à ce qui le fonde : le sentiment d’irréalité qui habite le narrateur, son point de vue somme toute nihiliste sur la vie, sa lucidité, sa consternation; l’exaspération que lui inspire sa propre personne, sa volonté d’aller au bout de lui-même, pour peu que son existence soit avérée. C’est de l’attitude générale du personnage principal que le roman tient sa particularité : l’auteur en fait pratiquement un émule du metteur en scène de la célèbre pièce de Pirandello.

On retiendra de ce premier roman une tendance marquée pour le dévoilement des rouages de la fiction; pour la mise en évidence de l’arbitraire de son élaboration, oui, mais aussi pour les réflexions qui s’y expriment sur le gouffre qui sépare les faits, même fictifs, et leur mise en récit.

3. Pour l’humour
À quel point peut-on prendre au sérieux la quête d’identité de quelqu’un affirmant sans cesse la volatilité de son existence? Les personnages de jeunes trentenaires indécis ne sachant trop quelle direction, voire quel sens donner à leur vie sont légion dans le roman québécois contemporain. L’humour pince-sans-rire de ce premier roman joue lui aussi sur ce tableau, avec toutefois ce petit quelque chose en plus qui lui confère une aura de tristesse navrée se rapprochant par moments du tout aussi excellent Visage originel, de Guillaume Morissette, ou encore de L’inextinguible, de Maxime Olivier Moutier. Derrière le jeu narratif et la gravité du propos, Desaulniers-Brousseau parvient ainsi à maintenir sur le visage du lecteur un petit sourire en coin. Une lecture agréablement surprenante de laquelle on ressort avec le sentiment de connaître un peu mieux les personnalités multiples de quelqu’un qui n’existe pas.

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