Entrevues

Poésie et théâtre

Les libraires - Numéro 110
Jean-Philippe Baril Guérard dans l’univers de Catherine Chabot : Un pot avec Chabot sur Chabot

Jean-Philippe Baril Guérard dans l’univers de Catherine Chabot : Un pot avec Chabot sur Chabot

Par Jean-Philippe Baril Guérard, publié le 10/12/2018

Ça ne s’invente pas : Catherine Chabot vit et écrit sur la rue Chabot, à Montréal. Elle a d’autres caractéristiques, mais c’est ce qui frappe en premier, quand on se rend à son appartement du Plateau, dans un bloc avec beaucoup de cachet, au look vieillot très charmant, qui pourrait aussi donner l’impression d’entrer dans un cabinet de dentiste en 1950.

Elle m’accueille en ouvrant une bouteille de vin nature catalan (« C’est concept : dans ma prochaine pièce, les personnages sont des intellectuels qui boivent du vin nature! »), et on s’assoit à la table à dîner, où elle a écrit la majeure partie de ses pièces.

« J’ai essayé d’avoir un bureau, elle me dit. J’y suis allée une fois. »

Ça me rassure : j’ai fait exactement la même chose, il y a quelques années. Des amis avaient fondé une boîte de prod dans le Mile-End; ils avaient des tables de libres, et m’avaient offert d’en louer une à 250 dollars par mois. J’étais pas riche, mais c’était une dépense pour le travail, donc déductible d’impôt, et je me disais que cet investissement me forcerait à rentabiliser mon investissement en écrivant beaucoup et bien.

Finalement, j’y passais maximum cinq jours par mois, et ces journées étaient savamment et régulièrement ponctuées de pauses pour aller m’entraîner, m’acheter mon quatrième café de la journée (habituellement autour de onze heures), et de cinq à sept qui commençaient plutôt à quatre heures « parce qu’il faut bien décompresser, on travaille tellement fort ».

J’ai dû écrire environ quinze pages d’une websérie qui n’a jamais vu le jour, dans ce local de la rue Casgrain, tout au plus, alors que j’ai réussi à écrire des pièces entières dans mon appartement surpeuplé coin 3e Avenue et Masson, à moitié nu, dans un environnement bruyant, interrompu par les distractions de mes colocs qui se font à manger et tenté par les sirènes de Netflix et de mon PlayStation dans le salon. Après deux ans à payer dans le vide, j’ai finalement laissé tomber.

Depuis, la fascination de certains auteurs, ou aspirants auteurs, pour l’hygiène de vie de l’écrivain me fascine : elle est souvent fétichisée, magnifiée, et on tente d’y trouver (en vain, selon moi) un secret du succès. La réalité est souvent pas mal moins sexy.

Bref, Catherine, je comprends ton struggle.

« J’ai un bureau dans ma chambre, pour faire beau, mais je travaille tout le temps sur ma table. J’ai ma chaise, qui fait face à la fenêtre, je travaille tout le temps ici, je peux pas travailler sur aucune autre chaise. Je passe tellement de temps ici, la chaise porte pratiquement l’empreinte de mes fesses! »

Le bureau dans sa chambre est très Pinterest (« je l’ai pimpé avant que tu viennes, vu que t’allais prendre des photos! »), avec le MacBook et l’imprimante alignés, la pile de livres de référence, un tableau couvert de petites fiches colorées qui donnent l’impression d’une auteure hyper organisée, consciencieuse.

« C’est tellement un set-up fake », m’explique Catherine en riant. « C’était la première fois que je travaillais comme ça, en écrivant Lignes de fuite [son prochain spectacle, qui sera présenté cet hiver au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui], et ça m’a beaucoup aidée de jouer avec au début… mais c’est pas mal resté stand-by depuis six mois. La plupart du temps, le bureau sert surtout à ramasser mes papiers et des grosses piles de linge. »

Mais la pile de livres qui traîne sur le bureau, elle, est tout sauf fake : Catherine m’explique que sa plus grande source d’inspiration, c’est la littérature. Pour écrire, elle doit d’abord lire. Et pas n’importe quoi : elle a emprunté le titre de sa prochaine pièce au philosophe français Félix Guattari, qui trône sur le sommet de sa pile. Juste en dessous : Mille plateaux, que Guattari a coécrit avec Deleuze. Et puis Fragments d’un discours amoureux, de Barthes et L’amour liquide : De la fragilité des liens entre les hommes, de Zygmunt Bauman.

« Ça, c’était pour Dans le champ amoureux, évidemment! C’est un auteur qui parle de l’amour dans des termes marxistes, il parle de la “liquéfaction” des liens. C’est l’offre et la demande appliquées à l’amour, à l’échange des corps. »

Elle admet sans gêne qu’elle n’arrivera pas à passer au travers de toute la pile : certaines des briques sur son bureau sont énormes, et elle a souvent les yeux plus grands que la panse, quand il est question de recherche. L’important, c’est au moins de s’exposer à ces idées, desquelles elle tire pas mal de jus, pour écrire. Dans le champ amoureux était d’ailleurs une formidable démonstration de sa capacité à faire cohabiter un réalisme précis dans les enjeux et le dialogue avec des références de grand cru : en mettant en scène un couple formé d’une aspirante écrivaine et d’un étudiant en philosophie, elle explorait combien l’élitisme intellectuel peut servir de formidable aphrodisiaque — mais aussi d’outil d’exclusion, voire de torture, particulièrement dans une relation de couple toxique.

D’autres livres ont une utilité un peu plus concrète : dans son salon, des vieux livres « Que sais-je? » sur l’histoire de la peinture et sur la Renaissance servent… à soutenir la télévision.

« Le salon est d’inspiration Woody Allen », elle me lance à la blague. Je suis forcé de lui donner raison : avec les moulures en bois foncé, le vieux plancher bien entretenu, les grosses fenêtres aux cadres sombres typiques des appartements patrimoniaux du Plateau et les gigantesques fauteuils un peu vintage, on pourrait facilement s’imaginer quelque part à Manhattan, dans l’appartement d’Annie Hall et Alvy Singer, ou dans le bureau de leurs psychanalystes. Même si l’idée ne m’était jamais venue avant qu’elle ne le mentionne, je vois immédiatement des parentés entre l’écriture de Catherine et celle d’Allen : un regard incisif sur la sexualité, des personnages d’intellectuels parfois désabusés, des dialogues qui sonnent toujours vrai et qui sont souvent percutants. Lignes de fuite mettra en scène des universitaires aisés dont elle se plaira à décortiquer les absurdités et contradictions pour montrer toute la largeur du spectre des idéaux politiques de notre génération : encore là, tout ça sonne très Allen.

Mais l’écriture de Catherine Chabot est résolument plus moderne, d’abord du point de vue du genre : Table rase, avec sa distribution entièrement féminine, et son regard frontal et cru sur des enjeux féminins (l’image corporelle, le consentement, la compétition féminine), avait tout d’un manifeste féministe. « Mais on m’a aussi reproché d’être antiféministe, parce que les personnages manquaient de solidarité féminine, alors… dans le fond, je sais pas. » Reste que le succès de cette première œuvre a été indubitablement retentissant : après avoir été couronnée du Prix de la critique du meilleur texte original en 2016, Table rase a été reprise pendant deux saisons consécutives dans la programmation d’Espace Libre, une rareté dans un milieu théâtral où beaucoup de créations ne jouent pas plus de trois semaines. Et ce soir, Catherine arrive tout juste du Playwrights’ Workshop de Montréal, où elle collabore à une nouvelle traduction de la pièce vers l’anglais, après une production présentée à Londres en 2017 sous le titre Clean Slate, reçue par le public anglais avec autant d’enthousiasme qu’à Montréal.

Écrire en 2018
Si on constate qu’il est de plus en plus difficile de rejoindre des lecteurs autrement surstimulés par trop d’offres de contenus, Catherine, en tant qu’auteure, a aussi du mal à maintenir son attention : « C’est difficile : parfois j’écris, je suis dans la zone, je sens que j’ai un flow, que je suis pratiquement traversée par le divin, et puis pouf, j’ai une notification sur mon téléphone, et c’est fini, c’est brisé. J’ouvre les textos, pis je me mets à fouiller dans Wikipédia sous prétexte de faire de la recherche, pis j’ai besoin de lire un autre article pour aller plus en profondeur, puis un autre… c’est sans fin. Après, c’est aussi à moi de fermer mon téléphone, mais c’est très difficile. »

J’ai le même problème, je dois avouer, mais il y a peut-être moyen d’en faire une force : lire, aujourd’hui, demande un plus grand effort, une plus grande discipline, c’est vrai, mais quand chaque mot d’un roman est googlable, c’est comme si on écrivait en hypertexte : tout comme je vérifie les lieux sur Google Street View avant de les mettre en scène, je google des paysages, des personnages, des moments historiques rencontrés dans la fiction, afin de mieux les comprendre. C’est de la fiction augmentée.

Et c’est peut-être là l’avantage que le théâtre possède, aujourd’hui, sur d’autres disciplines artistiques : le décorum du médium crée une bulle et impose une qualité d’écoute dont le cinéma, la lecture et les concerts jouissent rarement. « C’est une des choses que j’adore du théâtre, elle m’explique. On exige de tout le monde la même écoute en même temps. On peut pas texter comme quand on regarde Netflix. »

Dans une économie où l’attention est devenue une monnaie d’échange ayant autant, sinon plus de valeur que l’argent, le théâtre est en voie de se transformer en une mine d’or insoupçonnée pour ceux qui cherchent à parler à des gens qui vont vraiment les écouter.