Catherine Bergman: Restons dans la parade

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«Plus de travail. Plus d'horaire… Plus d'argent.» Ce trait d'humour, que plusieurs nouveaux retraités affichent sur les pare-chocs de leurs véhicules, est révélateur. Après la semaine fixe et les congés payés, la conscience que l'individu moderne a du temps qui passe colle à l'image des sociétés industrielles. Le rêve de la retraite est, ainsi, une revanche sur le contrôle, une manière de prendre au mot le mensonge de la société des loisirs.

Membres de la dernière génération qui profitera véritablement de cette idée neuve qu’est la retraite, les baby-boomers ont aujourd’hui entre 50 et 60 ans. Au sommet de leur expertise professionnelle, ils jouissent à la fois de la jeunesse et d’une espérance de vie sans précédent. Journaliste émérite, Catherine Bergman a rencontré leurs aînés. Ainsi nommé pour reprendre un commentaire de Dominique Michel, «Il ne faut pas lâcher la parade!» évite les constats pessimistes. Au lieu de transformer à son tour les «statistiques en épouvantails» (Jean Carette, Droit d’aînesse, Boréal, 2002), et de présenter les problèmes à venir d’un Occident sénescent, l’ouvrage de Catherine Bergman devrait changer la mentalité de cette génération «Liberté 55». De Jean Béliveau à Antonine Maillet en passant par Jean Coutu, Marguerite Lescop, Richard Garneau et Gilles Vigneault, pour ne nommer qu’eux, Catherine Bergman s’est entretenue avec trente et une personnalités issues des milieux artistique, scientifique, sportif et des affaires. Ces hommes et ces femmes ont en commun d’être de formidables professeurs d’énergie, qui n’ont jamais attendu qu’on leur dise quoi faire ou quoi penser. En marge de cette série d’entretiens, Bergman, à qui l’on doit également L’Empire désorienté, s’est enquise des plus récentes recherches sur le vieillissement auprès de médecins, de sociologues et de démographes. Malgré une société axée sur le culte de la jeunesse et la performance, il appert que la sagesse des anciens est toujours compatible avec la fougue de leurs cadets.

Vous êtes allée chercher des gens qui ont en commun de s’être inventé un métier, une vocation. Je pense entre autres à Lise Payette, qui a été pigiste à peu près toute sa vie. Cela ne correspond pas à la réalité de la plupart des retraités.

On a toute une génération de baby-boomers qui arrivent, et qui sont tombés droit dans le panneau de se dire :  Bon, c’est la retraite, ça va être les vacances pendant trente ans ». Je voulais leur suggérer des modèles ou, en tout cas, des façons d’être en leur donnant l’exemple de gens qui sont respectables, sinon admirables. Vous voyez, on croit souvent qu’à la retraite, on va faire de l’aquarelle ou un petit peu de bénévolat : ça correspond à ce qu’on pouvait faire dans le passé. On ne peut pas se permettre d’être en vacances pendant vingt-cinq ans. Si c’est ça, il faut se demander : «Qu’est-ce que je veux faire?», et vraiment le prendre comme une nouvelle carrière. Étant donné qu’en général, à 65 ans, gagner de l’argent n’est pas la priorité principale, vous pouvez vous offrir le luxe de faire ce qui vous fait vraiment envie. Charles Aznavour a une très jolie phrase à ce sujet : «Essayez de vous souvenir de la chose que vous avez laissé tomber et que vous auriez vraiment voulu faire quand vous étiez jeune». Personne ne fait son droit ou sa pharmacie par passion. Je ne veux pas dire que ce n’est pas intéressant, mais ce sont des choix raisonnables, pour survivre, par opposition à ce qu’on veut vraiment faire.

Vous vouliez écrire votre Vie des hommes illustres, comme Plutarque ?

Oui, illustres, mais en même temps des gens qu’on aime. Tout le monde aime Clémence Desrochers. Du moins, personne ne peut haïr ces gens-là. Il y avait ce critère. C’est pour ça que je n’ai pas pris de politicien, d’ailleurs. On ne peut pas ne pas aimer Pierre Dansereau : tout le monde voudrait le tenir dans ses bras et lui dire merci.

On sait que la retraite obligatoire, alors qu’on est en pleine santé, est une mesure qui remonte à la fin du XIXe siècle.

Bismarck1 a inventé la retraite à 65 ans. Il l’a fait pour « pacifier » les mineurs, qui recevaient un salaire assez pitoyable. En échange, il leur a déclaré : «À 65 ans, vous arrêtez de travailler et on vous donne une retraite». Le concept était nouveau. Certains m’ont dit que c’était un peu cynique parce qu’à l’époque, statistiquement, on ne vivait pas jusque-là. Néanmoins, le chiffre de 65 ans, un petit peu tiré d’un chapeau, est resté. J’ai demandé à des démographes et des historiens : le chiffre a été accepté partout et personne ne sait d’où il vient. Or, les médecins disent tous que 65 ans, ce n’est rien. Sur le plan biologique, ce n’est pas un tournant.

On fixe cela plutôt autour de 75 ans.

Oui. À partir de 75 ans, il y a objectivement des choses qui commencent à décliner. Soixante-cinq, ce n’est rien, ça pourrait être 60 ou 58. C’est pour cette raison que je crois que la plupart des gens que l’on force à prendre leur retraite ne sont pas prêts. Contrairement, par exemple, à Claire L’Heureux-Dubé. À la Cour suprême, la retraite obligatoire est à 65 ans. Pour elle, c’était parfait, parce qu’elle commençait à sentir qu’elle entrait dans une nouvelle phase de sa vie. La retraite institutionnalisée correspondait à ce que son corps ressentait.

J’ai été particulièrement touché par le commentaire de Jacques Languirand sur le devoir et la difficulté de la transmission.

C’est un côté pathétique. Gilles Vigneault et Charles Aznavour le disent aussi. On est là et on a acquis une expérience qui est précieuse ; on a appris des choses sur la façon de vivre mieux. Évidemment, on aimerait en faire profiter tout le monde, mais il y a une limite à ça. On ne peut pas : il y a une limite au partage de l’expérience, ce qui les frustre beaucoup. Et dans le fond, c’est un petit peu pour ça que j’ai écrit le livre.

1Otto Eduard Leopold von Bismarck (1815-1898). Chancelier de Prusse (1862-1890), puis de l’Empire allemand (1871-1890). Le tout premier régime de protection sociale fut adopté sous son règne.

Bibliographie :
« Il faut rester dans la parade ! » Comment vieillir sans devenir vieux, Flammarion Québec, 400 p., 26,95 $
L’Empire désorienté, Art Global/Flammarion Québec, 310 p., 24,95 $

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