Jasper Fforde: Sac à malices

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N'essayez même pas de résumer à un ami lecteur les intrigues loufoques qui pullulent dans le vaste fourre-tout littéraire que sont les aventures crimino-livresques de la détective Thursday Next : vous vous y perdriez. Mieux vaut alors tout simplement offrir l'un des trois volumes signés Jasper Fforde que le public français, un brin en retard, commence à peine à découvrir. Le reste du monde, quant à lui, a déjà cédé à ces jubilatoires romans en équilibre entre la science-fiction, le thriller, la grammaire, la comédie et le précis d'histoire littéraire. Indescriptible, qu'on vous dit!

Même si l’œuvre de Fforde, élevée au statut de culte depuis quelques années tant en Angleterre qu’aux États-Unis, se prête facilement au jeu des parentés littéraires, elle n’en demeure pas moins résolument novatrice.

Quelques présentations s’imposent. Dans L’Affaire Jane Eyre, on rencontre la détective Thursday Next, qui travaille dans un monde où la littérature est presque élevée au même rang que la religion (imaginez un instant si c’était vrai…), et où l’appât du gain a poussé quelques malins esprits à s’attaquer aux livres jusque dans leur trame narrative. De fait, on peut littéralement voyager dans les romans, interagir avec leurs habitants, changer le cours de l’histoire ou, ô crime suprême, liquider un personnage. Dans cette première aventure, on assiste ainsi à l’enlèvement de l’héroïne de Charlotte Brontë. Next doit déjouer les plans d’Achéron Hadès, incarnation du Mal qui en veut à la planète littéraire. Truffé de clins d’œil aux classiques de la littérature anglo-saxonne et porté par un humour adroit, L’Affaire Jane Eyre avait de quoi surprendre. Mais Fforde n’avait pas dit son dernier mot. Avec Délivrez-moi, il fait subir à son personnage principal, qui entre-temps est tombé en amour et attend un enfant, un entraînement spécial au sein de la Jurifiction, la police des livres. Encore une fois, les trouvailles s’accumulent et les liens qui unissent les personnages fétiches, les écrivains et les législateurs d’un monde en folie se font nombreux.

Avec Le Puits des histoires perdues, un autre pas dans le délire savamment organisé, on retrouve Next, toujours enceinte, s’efforçant de couler des jours paisibles dans un roman médiocre et encore jamais publié. Or, le spectre d’Hadès plane toujours au-dessus de sa tête, tandis que Le Monde des Livres se prépare à passer à l’ère moderne de l’écriture avec le fabuleux programme UltraWordtm; c’est dans les fabuleux couloirs du Puits des Histoires Perdues que la mènera son enquête. Le récit se veut un prétexte à l’intrusion des personnages dits génériques, des êtres qui parlent très peu et qui sont en somme assez ennuyants, de «grammasites» qui dévorent les verbes, de magasins d’intrigues, de mots rares ou de tournures dramatiques convaincantes. En fait, tout ce qui a trait au monde des livres et de l’écriture peut se retrouver perverti au détour d’une page d’un livre de Jasper Fforde. À l’occasion de la sortie du troisième volet des singulières aventures de Thursday Next, nous n’avons pu résister à l’envie de poser quelques questions à son auteur, qui vit des jours tranquilles au Pays de Galles.

Comment en êtes-vous venu à vous aventurer ainsi dans l’univers des livres et à jouer ainsi des personnages de la littérature?
Le tout premier livre que j’ai écrit, en 1992, s’intitulait Qui a tué Humpty Dumpty? J’y décrivais comment les personnages des classiques de la littérature enfantine, transportés dans notre monde, pouvaient être pris dans une intrigue policière délirante. Tout ce projet découlait simplement de l’interrogation suivante: «Et si Humpty Dumpty était réel, comment serait-il tué?» Le livre a été refusé. J’en ai donc écrit un autre où je m’amusais à déconstruire le conte de Boucle d’or et les trois ours. Autre refus. Je n’ai pas abandonné, puisque je croyais vraiment qu’en tirant ces personnages de notre mémoire, de notre imaginaire collectif, je pouvais changer radicalement le regard que nous portons sur eux. J’ai élargi mon univers avec l’inclusion de personnages de la littérature classique comme le Dorian Gray d’Oscar Wilde. Autre refus. Je me suis entêté et ai tenté une dernière fois de revoir entièrement le point de vue adopté précédemment, en faisant interagir ces monuments de la littérature, pour la plupart intouchables. Vous savez, en Angleterre comme un peu partout sur la planète, vous n’avez pas le droit de vous servir de certains personnages, de pervertir leur image. Or, j’insiste sur un point très précis: bien que j’utilise ces personnages, je les respecte. J’essaie d’être fidèle à l’esprit du livre original et cherche plutôt à y insuffler un peu d’humour.

C’est aussi une occasion de s’initier à certains classiques, non?
Tout à fait. Et si je parvenais à convaincre quelqu’un de lire un classique, ce serait vraiment formidable! En fait, je reçois souvent des courriels de lecteurs qui m’avouent que la lecture obligatoire de certains monuments de la littérature les a définitivement éloignés de ce genre de romans. Or, plusieurs m’ont avoué avoir pardonné aux Hauts de Hurlevent, par exemple. Dans la quatrième enquête de Thursday Next, intitulée Something Rotten (NDLR: à paraître en français), je mets en scène des personnages d’Hamlet et j’essaie d’imaginer ce que vivrait Hamlet dans notre monde. L’expérience a amené beaucoup de lecteurs à plonger leur nez dans les œuvres de Shakespeare. Alors oui, si mes livres peuvent donner envie de mieux connaître les grandes œuvres, je serai le plus heureux des écrivains!

Vous avez travaillé pendant 20 ans dans le domaine du cinéma. En avez-vous retiré quelque chose dans votre vie d’écrivain?
Malheureusement, je n’ai travaillé que sur des plateaux où l’on tournait de très mauvais films! J’ai aussi fait plusieurs publicités, ce qui n’est pas très utile non plus. Je crois que mon métier d’assistant à la caméra m’a surtout appris quelques leçons sur l’art de raconter une histoire, bien que je n’aie jamais eu d’expérience en tant que scénariste ou réalisateur. En fait, je crois malgré tout que j’ai plus appris sur le sujet en regardant des films qu’en travaillant sur les tournages. Il est vrai aussi que mon passage dans le domaine du cinéma m’aura permis de rencontrer des gens très étranges et de visiter des endroits tout aussi étranges. C’est un héritage formidable, tout de même!

Bibliographie :
Le Puits des histoires perdues, Fleuve Noir, 466 p., 41,95$
Délivrez-moi! 10/18, coll. Domaine étranger, 446 p., 17,50$
L’Affaire Jane Eyre, 10/18, coll. Domaine étranger, 412 p., 18,95$

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