Yves Beauchemin : sauter dans le vide

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«Le poing s'abattit sur la table». Un saut dans le vide, deuxième volet du Charles le téméraire d'Yves Beauchemin, s'ouvre ainsi sur le puissant bloc de jointures de Fernand Fafard, quincaillier de son état et rouge de sa colère. L'homme en veut au notaire Michaud et à Balzac d'avoir insufflé à son fils adoptif l'ambition d'écrire. Charles Thibodeau parviendra à faire publier son premier roman, mais, comme dans Un temps de chien, les contingences matérielles le rattrapent. Commis, «aboyeur» pour la ville de Verdun, apprenti électricien puis relationniste pour une secte, Charles, à vingt-cinq ans, trouvera enfin sa niche dans la presse à potins.

«Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien.»
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

Nous sommes le 15 juin 2005, en après-midi. Je cause clavardage avec Yves Beauchemin à une table de restaurant. Son fils aîné, qui travaille présentement aux États-Unis, maintient par ce moyen un lien quotidien avec son amoureuse ; je comprends tout croche, et lui parle plutôt de cette courtoisie mouture cybernétique, qui, quant à moi, est surtout le lieu du différé du lien. Sur ce petit malentendu, comme je prépare enregistreuse et bloc-notes, Yves Beauchemin en profite pour faire un tour aux toilettes. Il en ressort rapidement — que l’on se rassure! — mais étonné par la présence d’une distributrice de préservatifs aux propriétés phosphorescentes. L’objet jure un peu, dans l’antichambre de ce bistro d’hôtel huppé, et fournira à l’auteur de Le Matou matière à un jeu de mots que je n’ai pas su vous éviter.

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Charles le téméraire commence avec l’inauguration du Métro, en 1966. Un Saut dans le vide, en 1984, au moment du «Beau risque», et il se termine après le rejet de Meech, en 1991. Le troisième tome finit à quel moment?

Après la crise du verglas, en 1998. Charles a 32 ans et il a fait un grand bout de chemin rendu là. Le fils malheureux est devenu lui-même père.

Pourquoi le verglas?

Un romancier, c’est quelqu’un qui cherche des situations dramatiques. Nous n’en avons pas eu beaucoup des événements comme ça. Il y a la crise d’Octobre, mais Charles a quatre ans quand ça se passe: je ne pouvais en parler que par les yeux d’un enfant. En 1998, j’ai visité Saint-Hyacinthe qui était dans le centre du «triangle noir». J’ai pris des notes sans trop savoir ce que j’en ferais à l’époque. C’est la seule fois de ma vie où j’ai vu des scènes qui évoquaient la guerre. Ça m’a profondément marqué. Ce sont des moments où les gens se révèlent. Certains prêtaient leur génératrice. D’autres en profitaient pour la louer au triple du prix.

À coller ainsi à l’événement, ne seriez-vous pas intéressé à un roman historique? Écrire une histoire qui se déroulerait pendant la Conquête, par exemple?

Je trouve ça trop difficile. D’abord, ça prend une quantité de recherche effroyable. Deuxièmement, ce n’est pas tout de les faire: il faut les assimiler. Qu’est-ce que c’était être résident de la ville de Québec en 1760? Il faudrait que je me fasse une âme de ça. Ce n’est pas compliqué pour moi de savoir ce que c’est que de vivre au siècle de l’automobile et du cinéma. Mais qu’est-ce que c’était de vivre à la chandelle? Qu’est-ce que ça donnait comme sentiment du temps? Il faudrait que je passe une semaine dans des conditions comme ça, et ce serait encore complètement artificiel. Même l’image de la mort, en 1760, était très différente d’aujourd’hui. Toutes les familles perdaient des enfants en bas âge. Ceux qui réussissent dans le roman historique possèdent un don particulier. Je ne le possède pas. Le plus loin que je suis allé c’est 1966, je pourrais peut-être reculer de quelques années encore, mais ça m’a demandé beaucoup de recherches. Par exemple, la station de métro Berri-UQAM : quand a-t-elle commencé à s’appeler ainsi? J’étais là quand c’est arrivé, mais je ne l’ai pas noté. Toutes sortes de détails comme ça. Parfois, plus c’est banal, plus c’est difficile à trouver.

On lit une constante ironie dans Un saut dans le vide: Charles a des ambitions balzaciennes, mais il finit dans un journal à potins. Même la réconciliation entre Charles et son vieil ami Steve comporte une large part de dérision.

Je ne peux pas dissocier l’humour de l’écriture. Il faut essayer de ne pas se prendre au sérieux, surtout quand on est un angoissé comme moi. Jacques Godbout parlait déjà, pour L’Enfirouapé, de «mon» quant-à-soi. Il faut une certaine distance, sinon on bascule dans le mélo, on capote… et d’une façon non phosphorescente. Mais il y a des scènes qui ne sont pas ironiques: la dernière visite de Charles à sa mère, les scènes de violence, celles de Charles avec son chien, ce sont des moments de pure émotion.

Je fais un effort forcené dans mon écriture pour être fluide, clair, limpide. Il n’y a aucun projet de marketing derrière ça: c’est ma façon d’écrire. J’admire tellement la littérature française du 18e siècle, Diderot, Voltaire. La compréhension est instantanée, et il y a toujours de l’ironie là-dedans. Rousseau, lui, est plus romantique, mais il a quand même de l’humour. J’admire beaucoup ces écrivains parce que je sens une affinité de goûts avec eux. Ensuite, ça s’est mêlé avec Balzac, Dickens, Tolstoï, Tourgueniev, Tchekhov. J’ai digéré ça peu à peu avec mon expérience humaine, le fait de vivre ici, en ce temps précis, et ça a fini par donner du Beauchemin. Pour le meilleur et pour le pire.

À Vie d’artiste, où être intellectuel est une «tare», on demande à Charles de faire une entrevue avec Brigitte Loiseau. Il prend la peine de lire la pièce de Strindberg dans laquelle l’actrice joue. Il se montre fidèle à son milieu, à ses amis, mais surtout à l’idée qu’il se fait de lui-même. C’est important pour vous?

C’est une très belle qualité, la fidélité. Ça empêche de devenir un parvenu, de renier ses origines. L’exemple du traître typique dans l’histoire du Québec, c’est Georges-Étienne Cartier. À Londres, la reine Victoria lui demande s’il est Français. Il lui répond «Non, votre Majesté, je suis un Anglais qui parle français». Ça c’est la trahison totale!

Charles fait beaucoup de rencontres au métro. Il y vit également un intense moment de lucidité, où il éprouve le passage du temps.

Le métro, c’est une école. Je voyage presque exclusivement en métro. À Montréal, on a 2% d’automobiles de plus à chaque année. L’heure de pointe va finir par durer 24 heures! À New York, en 1927, la vitesse de déplacement en automobile était de 40 km/h. Maintenant, c’est rendu 14 km/h. C’est ça le progrès? Il y a tellement d’autos que ça fige, c’est comme du sang trop épais qui ne parvient plus à circuler dans les artères. Sans parler de la pollution qui augmente.

Le métro, pour moi, c’est un observatoire. J’y ai trouvé bien de mes personnages, juste à observer. J’écoute beaucoup les gens, mais de façon discrète. Je ne me glisse pas derrière des amoureux en train de se pâmer.

Vous évoquez dans Un saut dans le vide l’anxiété de la première phrase de Charles, qui change sept fois le début de son roman. Comment écrivez-vous votre première phrase?

Le début me fait toujours peur. Ça me fait penser à Chopin, qui expliquait dans une lettre que lorsqu’il s’asseyait au piano pour commencer un morceau, il cherchait la note «bleue». Pourquoi bleue? je ne sais pas. Mais il appelait comme ça la note qui doit commencer la mélodie et qui entraîne toutes les autres. En musique, il peut y avoir plusieurs sons simultanés. Un roman, ça commence toujours par un mot. C’est une suite que l’on cherche, la bonne phrase, l’angle d’attaque. À moins de faire du Nouveau Roman et d’écrire un livre avec 800 débuts qui se suivent. Ça ne convient pas à mon tempérament parce que c’est trop cérébral. Quand on écrit, on essaie de satisfaire ses propres goûts, bien avant ceux du lecteur. Si ça nous déplait, on ne sera pas assez maso, j’espère, pour le montrer aux autres et leur dire «regarde comme je suis con» ou «regarde comme ça ne mène e part». C’est un geste social, l’écriture. J’ai déjà fait des essais sur la structure. J’ai arrêté à un moment donné parce que je me suis rendu compte que je m’amusais. Pour moi, l’écriture, il faut que ça soit plus qu’un jeu désengagé.

Le dernier tome de Charles le téméraire est prévu pour 2006. Dans vos entrevues accordées depuis l’automne, vous laissez souvent entendre qu’il pourrait s’agir de votre dernier roman, que vous voudriez maintenant plonger dans le journalisme de combat.

Si quelqu’un m’engage!

L’action politique directe ne vous intéresse-t-elle pas?

Je ne ferais pas une demi-heure en politique parce que je ne suis pas fait pour ça. Je suis trop naïf et je dis trop ce que je pense… J’accumulerais les gaffes rapidement. Mais comme observateur, c’est autre chose. Je rêve tout haut, et je le dis en touchant du bois, mais j’aimerais avoir quelque chose comme Foglia dans La Presse. Mais les chroniques, dans une carrière journalistique, c’est le bonbon: c’est donné, en général, à des journalistes qui ont prouvé leur talent depuis longtemps. C’est peut-être un peu effronté de dire que je veux commencer par où les gens finissent.

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Il y a vingt ans, Yves Beauchemin décrivait en ces termes son expérience de l’incipit: «Je ne suis pas le premier écrivain que le moment de la première phrase fait frémir. C’est une réaction aussi banale que le mal de mer. Mais elle tord diablement les tripes! Comme le saut dans le vide» (Du sommet d’un arbre, p.61). Commencer par la fin, c’est peut-être une manière moins angoissante de se lancer… ou de ne jamais terminer. Ainsi, Charles, prêt à conquérir Montréal à la fin du premier tome, n’en est pas moins au même point à la dernière phrase du second : «Maintenant il faut passer à l’action, mon vieux». J’attends le troisième et dernier tome de Charles le téméraire, et j’ai la conviction que son diable d’auteur, authentique romancier attentif à la sonorité de la phrase et inquiet de sa clarté, n’a pas écrit son dernier conte.

Bibliographie :
L’Enfirouapé, Yves Beauchemin, Stanké, coll. 10/10, 11,95 $
Le Matou, Québec Amérique, coll. QA Compact, 17,95 $
Du Sommet d’un arbre, Bibliothèque Québécoise, 8,95 $
Charles le téméraire t.I. Un temps de chien, Fides, 29,95 $
Charles le téméraire t.II. Un saut dans le vide, Fides, 29,95 $

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