Yann Martel : Carnets de naufrage

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Si je vous dis que c'est l'histoire d'un musulman, d'un chrétien et d'un hindouiste qui après un naufrage, se retrouvent dans un canot avec un tigre appelé Richard Parker, vous allez penser que je m'apprête à vous servir une blague de taverne. Si par contre j'ajoute que le musulman, le chrétien et l'hindouiste sont en fait une seule et même personne, un jeune Indien dénommé Piscine Molitor Patel (oui, oui) et surnommé Pi, vous reconnaîtrez peut-être les prémices du roman qui a valu à Yann Martel, le prix Man Booker 2002 et un succès planétaire que rien ne semble prêt à démentir.

La journée de notre rencontre, Yann Martel l’avait passée à répondre aux journalistes culturels du grand Montréal, dans un restaurant indien de la rue Saint-Laurent — sujet de roman et campagne de presse obligent. Journée épuisante, on l’imagine, et semblable à tant de journées de la vie de l’écrivain québécois depuis l’attribution à son troisième livre de la distinction littéraire la plus importante du monde anglophone. Épuisé, le romancier l’était certes… quoique manifestement réjoui de cette tournure du sort, qui l’a du jour au lendemain propulsé sous les feux de la rampe après deux livres passés plus ou moins inaperçus.

Une esthétique baroque

Depuis la parution initiale de Life of Pi (L’Histoire de Pi, dans la traduction française cosignée par son père, le poète Émile Martel, et sa mère Nicole), de nombreux critiques l’ont comparé tour à tour à Daniel Defoe, Rudyard Kipling, Ernest Hemingway, Italo Calvino, Salman Rushdie, Paul Auster et aux romanciers du réalisme magique latino-américain. Par ailleurs, ce roman nourri de part égale d’érudition, d’humour et de mysticisme a été qualifié par d’autres de fable, d’allégorie et de conte philosophique. Quand on soulève ces questions d’influences et d’esthétique, le principal intéressé hausse les épaules : « Un romancier n’a jamais de contrôle sur les lectures possibles de son œuvre. Tous ces auteurs, je les ai lus, mais je ne crois pas qu’ils m’aient influencé, en tout cas pas consciemment. J’ai été bien plus influencé par tous ces récits et témoignages de survivants de naufrages que j’ai lus tandis que je faisais ma recherche pour le livre. Parce que je voulais que tout reste crédible. »

On pourrait s’étonner que la vraisemblance fasse partie des préoccupations de l’auteur d’un livre dont l’essentiel de l’intrigue consiste en une chronique de la cohabitation difficile entre le fils d’un directeur de jardin zoologique et un redoutable carnassier, qui partagent durant sept mois une embarcation de fortune à la dérive sur l’océan. « Les gens s’attardent beaucoup au côté extraordinaire de cette histoire, et c’est vrai qu’il y a de ça dans mon roman, mais j’ai toujours eu le souci de la raconter de la manière la plus vraisemblable qui soit. Bon, c’est vrai qu’au moment où le canot approche de cette île peuplée de suricates et de plantes carnivores, je bascule dans la fiction. Mais même là, je ne crois pas avoir tellement fabulé. Au fond, tous les éléments de mon roman sont rigoureusement réalistes : un naufrage, un tigre de jardin zoologique, la psychologie animale décrite, les plantes carnivores, tout ça, ça existe. L’effet d’« étrangeté » tient uniquement à leur juxtaposition. »

Une fois rescapé de son insolite aventure, Pi, dans la dernière partie du roman, se voit confronté au scepticisme des inspecteurs japonais venus l’interroger sur son infortune. Quand il reproche à ces esprits rationnels de vouloir « une histoire qui ne va pas vous surprendre (…), qui ne va pas élever votre regard, ni vous faire voir plus loin ou plus difficilement (p. 318) », on a l’impression d’entendre le romancier apostropher des lecteurs trop attachés au réalisme traditionnel… Qu’à cela ne tienne ! À l’intention de ceux-là, Pi livre un deuxième récit de ses sept mois en mer, plus conforme à l’idée commune du réel, qui remet en question le premier. « C’est une astuce, bien sûr, concède volontiers Martel. Je voulais placer le lecteur dans cette position de doute et le forcer à choisir la version de l’histoire à laquelle il préfère adhérer. »

Actes de foi

Installé en Inde pour y écrire un roman sur le Portugal qu’il a dû mettre sur la glace, Yann Martel se serait vu livrer le sujet de L’Histoire de Pi par un vieux monsieur qui lui garantissait connaître une anecdote capable de lui « faire croire en Dieu ». Pas que Martel ait eu besoin qu’on ravive sa foi, lui qui se déclare d’emblée catholique pratiquant et qui consacre bénévolement de son temps à prodiguer des soins palliatifs aux mourants. « Je sais que ça peut avoir l’air naïf de tenir de tels propos, surtout quand vos parents appartiennent à une génération qui s’est battue pour se libérer de l’emprise du clergé, mais il y a quelque chose de réconfortant à aller à la messe le dimanche pour entendre parler de la nécessité de la bonté, du pardon. En tant qu’institution, l’Église catholique s’est rendue coupable de bien des crimes, elle est encore essentiellement raciste, homophobe, sexiste et rétrograde à bien des égards. Pourtant, la beauté de son message demeure. On vit à une époque tellement cynique, tellement obsédée par la pensée rationnelle. Parfois, les meilleures réponses aux questions existentielles qui nous tourmentent sont les plus simples. »

Né à Pondichéry en Inde, le héros de Martel, tout comme son créateur, est animé d’une certaine ferveur par rapport aux mystères du monde, une foi en la dimension transcendantale de l’univers qui n’est pas étrangère à son optimisme quasi imperturbable… et à sa survie improbable. Qui plus est, pour assouvir son insatiable soif spirituelle, Pi souscrit volontiers à la foi chrétienne et musulmane, en plus de ses croyances hindouistes familiales, sans en ressentir la moindre contradiction. Pareil pluralisme religieux pourrait s’apparenter à un pari à la Pascal, quoique élevé au cube. « En quelque sorte, mais sans le cynisme de Pascal, précise le romancier, diplômé en philosophie et en théologie. Vous savez, l’adhésion simultanée à plusieurs croyances n’est étrange qu’à nos yeux d’Occidentaux. En Inde, il n’est pas rare que des hindouistes revenant à la maison au sortir du temple s’arrêtent en chemin à l’église ou à la mosquée. »

À défaut de (re)donner systématiquement la foi en Dieu, L’Histoire de Pi peut-elle au moins raffermir notre croyance en ces histoires, sans lesquelles notre compréhension de l’Histoire ne serait pas tout à fait la même ? « Je l’espère, admet Yann Martel. Toutes les cultures de cette planète se sont construites sur des mythes, sur des histoires. Ce sont à travers elles que nous apprenons à nous définir, que nous découvrons notre place dans l’Univers. »

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