Sylvie Nicolas: Cette affaire-là

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Dix minutes avant l'heure aux montres de Dali, dernier recueil de la poète de Québec Sylvie Nicolas, trouve son origine dans une situation horrible qu'elle a vécue il y a une dizaine d'années. Nous avons discuté avec elle de cette œuvre qui aura mis du temps à naître, après moult tâtonnements dans les dédales de la douleur et de l'angoisse, et qui, finalement, se dévoile avec force sous les auspices d'une certaine renaissance.

Les faits, évoqués dans leurs grandes lignes sur la quatrième de couverture, laissent entrevoir le terreau sur lequel ont pris naissance cette douleur et cette angoisse. Erreur sur la personne, fausse accusation, enquête bâclée ont transformé en cauchemar une journée pourtant bien entamée. Sans compter l’année qu’il aura fallu consacrer à dénouer les nœuds de cette affaire-là. «Cette affaire-là», expression utilisée par la fille de Sylvie Nicolas lorsqu’il est question de ces événements, comme pour contenir l’intensité d’un certain traumatisme, est en fait une cruelle expérience avec la DPJ qui aura laissé son lot de séquelles au sein de cette famille. Une mésaventure qui a donné, comme le déclare la poète, l’impression «de vivre en plein régime totalitaire, dans une république de bananes, d’être en plein cœur d’un Twilight Zone».

Cette impression de baigner dans une surréalité affligeante et le devoir de se débattre avec cette dernière, Sylvie Nicolas nous les transmet sans vergogne dans l’entièreté de son recueil. Pourtant, et c’est là tout l’art du poète et, du même coup, la force de sa poésie, elle a su éviter avec brio les écueils de la revanche personnelle ou du témoignage plein de pathos à ranger au rayon déjà un peu trop fourni des faits vécus. De là aussi l’inutilité pour nous d’aller plus loin au sujet des détails factuels qui constituent, d’une certaine façon, la genèse de Dix minutes avant l’heure aux montres de Dali. En effet, ce dont il est question ici, c’est d’un authentique ouvrage de poésie fait dans l’esprit d’un devoir de mémoire. «J’ai voulu laisser une trace, un signe à tous ceux qui pourraient se retrouver dans une situation similaire», confie la poète quand on lui pose la question quant aux motivations qui ont pu la pousser à coucher sur le papier une écriture puisée à même une expérience aussi personnelle. Toutefois, la puissance d’évocation qui traverse cette écriture, empreinte d’une intimité palpable, parvient à transcender l’anecdotique pour rallier à sa voix le lecteur un tant soit peu attentif et qui n’aurait, de près ou de loin, pas vécu de situation semblable. Pour en arriver à un tel résultat il aura fallu, pour Sylvie Nicolas, attendre quelques années afin d’avoir le recul nécessaire et ainsi de livrer la marchandise sous la forme qu’on lui connaît.

Et dire que tout cela n’a pas forcément été fait dans un but de publication! De son propre aveu, Sylvie Nicolas voulait prendre une pause, se retirer de cette activité sans pourtant cesser d’écrire. Heureusement, son ami et conseiller, le poète Normand de Bellefeuille, a su la convaincre, après avoir lu ce qui constitue la première partie du recueil, de préparer une nouvelle publication. «Son influence sur moi est considérable; il décèle des pistes que je n’avais pas soupçonnées, et cela, sans faire de l’interventionnisme, mais en agissant en conseiller éclairé.» C’est lui, par exemple, qui lui a suggéré de
joindre à la première partie du recueil un manuscrit qu’elle lui avait donné quelques années plus tôt et qui, finalement, tiendra lieu de troisième et dernière partie de Dix minutes avant l’heure aux montres de Dali. «Et, en effet, en y regardant plus attentivement, cette partie était l’élément qui donnait une unité à ce qui était en train de s’élaborer», convient la poète et traductrice. La voie était alors pavée pour que tout soit mis en œuvre.

Ainsi, nous nous retrouvons devant un triptyque qui va en progression, une chorégraphie d’écriture en trois actes dont chacun emprunte un ton particulier, marquant cette avancée. La première partie, qui donne son nom à l’ensemble, retrace les dix minutes où tout a basculé, entre un coup de téléphone et l’irruption des agents de la DPJ. L’écriture vient reconstruire la mémoire de l’événement ainsi que de la tornade d’émotions qu’il a provoquée. Des émotions qui reviennent, arrachées à l’engrenage d’une machination absurde, et qui, par le biais des mots, rendent compte d’une détresse fouettée par une certaine tension et pourtant soulevée, dans le doute, par une immense tendresse. Des images
organiques surgissent en trombe, sculptées à même les éléments, croisant sur leur passage des évocations enfantines, quelques citations de poètes, des moments de bonheurs simples, suivis de près par les minutes qui s’écoulent aux montres de Dali. Et, comme l’écrit Sylvie Nicolas, comme pour entamer la suite de ce premier mouvement, «cela ne s’est pas effacé». La conclusion de cette partie nous entraîne vers ce que Sylvie Nicolas appelle un moment d’apnée, une sous-partie qu’elle a intitulée «Dix instants à chorégraphier en dix minutes seulement». Un moment furtif de poésie rugueuse où, paradoxalement, le ludique et la gravité s’unissent dans un même mouvement cathartique. En effet, la poète «s’amuse» à faire de chacun de ces dix instants un tercet où, subtilement, les premières lettres de chacun des vers sont D, P et J. Le tout avec une verve amère qui annonce le ton de la troisième partie: «L’état des lieux»

Brève envolée marquée du sceau d’une palpable lucidité, «L’état des lieux» brosse un portrait sans ménagement de la société et de la machine bureaucratico-politico-économique qui s’emballe au détriment de l’individu laissé à lui-même dans son combat contre celle-ci: «Entre deux tylénol / je m’enfonce le pays dans la gorge / le monde n’a pas cessé de trembler / pourtant ce que nous craignons le plus / ce sont les bulletins météo / les embouteillages / la crainte justifiée de manquer de coupons-rabais / pour les soldes annoncés.» Une bombe de colère, en quelque sorte, que vient calmer la troisième et dernière partie, «Au milieu du temps croche», moment de l’après, du décantage. Instant du constat des dégâts, des pots cassés qu’on tente de recoller tout en essayant de «faire la paix avec la fragilité».

À n’en pas douter, Sylvie Nicolas signe ici une œuvre forte et sincère dont l’aboutissement personnel pourrait s’apparenter, selon ses propres dires, à une seconde naissance.

Bibliographie :
Dix minutes avant l’heure aux montres de Dali, Québec Amérique, 144 p. | 19,95$

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