Sylvain Trudel: La mort dans l’âme

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D'abord publié par Les Allusifs, Du Mercure sous la langue fait désormais partie de la collection «Domaine étranger» de 10/18. Sylvain Trudel (Le Souffle de l'harmattan) devient le premier auteur québécois à intégrer le catalogue de l'éditeur français. Stanley Péan le rencontrait à l'occasion de la première édition de son cinquième roman, à l'automne 2001.

Que faire quand on n’a pas vingt ans et que déjà la mort vous tend les bras, irrévocable et scandaleuse? En phase terminale du cancer, Frédéric Langlois n’a pas l’intention de se bercer d’illusions sur l’éventualité d’un improbable sursis, d’une miraculeuse guérison. Ses réflexions, chargées de colère et de poésie, forment l’essentiel du bref et superbe roman Du mercure sous la langue, premier livre pour adultes de Sylvain Trudel depuis cinq ans. Un retour plus que bienvenu!

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Il me semble que les thèmes de l’enfance, de la souffrance chez les jeunes, sont récurrents dans votre œuvre; comment expliquez-vous cela?

Comme un peu tout le monde, je suis fasciné par la mort. Dès l’éveil de ma conscience, à six ou sept ans, j’étais déjà obsédé par la mort. J’ai toujours conservé cette obsession et, évidemment, elle ressurgit lorsque j’écris. C’est la raison pour laquelle j’écris la nuit, du moins pour mes romans destinés aux adultes, car c’est durant cette période que j’arrive à entrer en conversation avec les morts. Le jour, ils sont absents, trop de lumière, trop de bruits, alors que la nuit.

Vous avez vraiment l’impression de dialoguer avec eux…?

En réalité, je ne crois pas vraiment à la survie de l’âme, alors il faudrait plutôt parler de longs monologues pathologiques. La nuit, lorsque je m’assois, seul, dans le silence, il y a beaucoup de monde autour de moi (rires)! Ceci dit, je trouve l’écriture très difficile. La détresse psychologique me fascine. Les sujets qui m’intéressent sont toujours délicats. Par exemple, un proche de ma famille est décédé il y a quelques mois, et voilà que ce livre paraît peu de temps après. Évidemment, il y aurait des sujets plus faciles, lumineux, drôles, mais ça ne correspond pas à mon tempérament. À l’occasion, je suis capable d’écrire des trucs rigolos, fantaisistes, poétiques. Mais disons que lorsque je me lance dans des romans plus longs, je m’enfonce dans un océan d’idées noires. Tous les gens portent en eux un côté sombre, qu’ils sont libres d’assumer ou pas. En général, on essaie de ne pas trop y penser et, idéalement, on voudrait repousser éternellement l’échéance de la mort ou de la souffrance.

Du mercure sous la langue est l’antithèse des téléthons consacrés aux maladies infantiles. Il présente une réalité des enfants vivant à l’hôpital qui n’a absolument rien à voir avec l’image présentée par la télévision.

Oui, peut-être, mais je n’ai pas vraiment ce genre d’intentions lorsque j’écris. Je pars avec un personnage, certaines obsessions, simplement. Je ne voulais pas critiquer les téléthons. Par contre, je trouve courageux de la part des adultes de désirer atténuer les souffrances des enfants, de faire comme s’il y avait de l’espoir, ce qui n’est pas toujours le cas. Je n’ai rien à dire contre cela. Mais il existe une autre réalité qu’on occulte. Il y a des malades qui souffrent énormément, des personnes handicapées complètement désespérées. Je crois qu’un roman est l’endroit idéal pour mieux comprendre la souffrance – puisque qu’on s’immisce dans la conscience d’un personnage – et pour explorer certaines questions difficiles.

Dans Du mercure sous la langue, il y a une forte présence la poésie. Frédéric en écrit, de même que sa petite copine, Marilou. Est-ce un genre qui vous tente?
Frédéric est ambivalent, paradoxal: il écrit de la poésie en cachette mais passe son temps à dire du mal des poètes. Il ne peut s’empêcher de poétiser sa réalité « élémentaire », une réalité qui, en raison de la maladie, est réduite à peu de choses. À l’instar des téléthons, il essaie d’enjoliver ce qui reste de la vie pour que ce soit respirable, pour ne pas étouffer. Bien que Frédéric poétise ses derniers moments de vie, il est très conscient que ce n’est qu’une entourloupette, que tout ça ne sert à rien. Curieusement, je suis capable d’écrire des poèmes pourvu qu’ils soient destinés à un personnage fictif. Je serais incapable de publier de la poésie sous mon nom.

Le personnage s’insurge contre le sort qui le condamne à un si jeune âge. Il s’affiche également comme un athée. Pensez-vous que l’acceptation de la mort est plus aisée pour les croyants, qui espèrent une vie éternelle?

C’est difficile à dire car, personnellement, je n’ai pas encore eu l’occasion de mourir. (rires). Plus sérieusement, je pense que les croyants souffrent, mais qu’en général la souffrance a un sens à leurs yeux; quelqu’un les attend de l’autre côté. Cette façon de voir n’exclut pas les souffrances physiques mais, évidemment, lorsqu’on est incapable de croire à ces choses-là, tout devient un peu absurde. La douleur physique s’aggrave alors d’une douleur morale, d’une détresse psychologique probablement pire pour les athées. En fait, mon personnage est athée mais il parle de Dieu très souvent. Il voudrait Y croire. Et, à la fin, il s’adresse directement à Lui. Il est moins brave qu’il ne le croyait, n’a plus aucune certitude.

Mark Twain disait que si Dieu existe, il n’y a qu’à observer l’état de notre monde pour comprendre qu’il est un malade mental.

Oui, c’est pas bête (rires) C’est un peu ce que mon personnage pense. Personnellement, j’hésite beaucoup à parler de ces choses-là. Je suis athée, oui, mais je n’en fais une idéologie. Je n’irais jamais me battre pour défendre mon idée. Je reste humble devant les mystères de l’univers, je les regarde avec émerveillement et aussi avec une terreur absolue. Je suis plus intéressé par les différentes conceptions religieuses, à travers l’Histoire, que par ma propre idée de la religion. Pour moi, l’humanité est plus digne d’intérêt que les divinités. Je n’ai pas besoin de certitudes pour vivre, de réponses à mes questions: à ma mort, il sera temps de connaître la vraie réalité. D’ici là…

Le passage où le jeune est confronté au prêtre est extrêmement fort. On songe à des scènes semblables dans L’étranger et La peste de Camus.

En effet. J’ai y pensé, mais il était logique que cette scène apparaisse dans mon roman. Cette séquence s’inspire de mes propres expériences. À dix ans, j’ai été hospitalisé pendant plusieurs semaines. Je n’ai pas souffert comme Frédéric, mais dans l’histoire, j’apparais sous les traits de Benoît, qui échappe de justesse à une glomérulonéphrite. C’est à cet âge que j’ai découvert la maladie, la mort. J’étais un peu comme Bouddha qui ne connaissait rien du monde extérieur avant qu’il ne sorte de son temple. Nous vivons dans un pays d’abondance. À l’hôpital, j’ai découvert un autre monde. J’ai été si fasciné par cette autre réalité que, vingt-cinq ans après, j’y pense encore. J’ai toutefois un défaut de connaissance en matière de souffrance physique car je suis arrivé à l’hôpital dans un état semi-comateux, donc je n’ai à peu près rien ressenti. Pendant la période critique, j’étais inconscient et, après une semaine de soins, je me suis senti mieux.

Benoît prétend qu’il était bien dans son coma…

Oui (rires). Pour ma part, j’ai aussi conservé de bons souvenirs de cette expérience. J’ai l’impression d’avoir vu ou entendu des fantômes autour de moi. Quoique informes, ces souvenirs ne sont pas désagréables, car ils ne sont pas liés à une souffrance physique. C’est pour cette raison que je me suis limité à relater les souffrances morales de Frédéric. En choisissant de laisser de côté la maladie, j’ai essayé d’éviter la complaisance, le larmoiement. Ni l’échec ni la réussite d’un roman ne dépend exclusivement du sujet, cela dépend de sa vérité intrinsèque.

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