Perrine Leblanc: À marquer d’une pierre blanche

9
Le Prix littéraire du Gouverneur général couronne une année faste pour Perrine Leblanc, auteure de L'homme blanc, premier roman rappelant que la grandeur d'une oeuvre tient autant à ce qu'elle est qu'à ce qu'elle refuse d'être. Regard dans le rétroviseur avec la nouvelle grande voix de la littérature québécoise.

Malgré la sinusite paralysante qui l’assaille, malgré la séance photo du lendemain qui l’angoisse un brin («Au moins, je n’ai pas à me soucier de mes cheveux. Ils veulent me mettre un chapeau de fourrure sur la tête!»), Perrine Leblanc, auteure de L’homme blanc, LE roman de la rentrée 2010, déballe ses réponses en de longues réflexions expansives, revient, corrige, taille soigneusement des phrases ponctuées de nombreuses pauses. Effet revigorant d’une joyeuse dose d’échinacée? Pas exactement. L’écrivaine a appris il y a tout juste quelques jours qu’elle est la lauréate 2011 du Prix littéraire du Gouverneur général, catégorie romans et nouvelles. De quoi oublier la congestion nasale. «Tu veux savoir ce que ça me fait, comment j’ai réagi?», lance l’écrivaine, répétant mot pour mot notre question, avant d’éclater d’un rire incrédule. «C’est immense! D’autant plus que le jury avait vraiment fait une belle sélection. J’ai des amis parmi les autres finalistes. Déjà d’être sur cette liste c’était fort, c’était beau.»

Encensé par la critique, couronné par le Grand Prix du livre de Montréal, L’homme blanc a été repris en France par la mythique maison Gallimard dans la non moins mythique collection «Blanche» sous le titre Kolia, du prénom de son héros. L’auteure cueille son personnage principal au goulag sibérien, dans les déjections de sa mère, puis le regarde tromper la mort et devenir un homme tant bien que mal en apprenant le métier de clown au cirque d’État. Mais rassurez-vous, L’homme blanc n’a rien d’une tartine sur la résilience. Un livre qui prend le parti du non-dit – l’arrimage entre la forme (circonspecte) et le fond (une U.R.S.S. du secret et du silence) éblouit – et qui aura beaucoup été louangé, constate-t-on en feuilletant la revue de presse, pour ce qu’il n’est pas.

Pas autobiographique, pas accablé par les défauts typiques d’un premier roman (son refus de l’emphase est assez catégorique), pas québécois dans le sujet («Mais je ne suis pas la seule à m’intéresser à l’Autre», note Leblanc, avant de citer en exemple Mélanie Vincelette et Alain Beaulieu, tous deux finalistes au Prix du GG).

Le récit n’est pas non plus ancré, autre objet de fascination, dans une expérience empirique du pays où l’action se déploie. Comment réussit-on à écrire un roman aussi juste avec, pour seule arme, une connaissance essentiellement livresque de la Russie? «Ma connaissance de la Russie n’est pas essentiellement livresque», corrige la principale intéressée, turlupinée par notre choix de mots, avant d’enchaîner avec un beau plaidoyer: «Ma connaissance de la Russie est intuitive, c’est encore plus important. Le romancier, c’est d’abord quelqu’un qui rêve, qui pense, qui se projette. Je n’ai pas besoin d’aller en Russie pour savoir ce que c’est de la neige, pour connaître le froid. Je n’ai pas besoin d’aller en Russie pour savoir ce que c’est être enfermée; on peut l’être chez soi. Je travaille l’imaginaire, je crois au pouvoir de l’imagination. J’ai mis le récit sur papier avant de faire des recherches ponctuelles qui venaient le servir.»

«Je l’ai déjà dit et je le redis, j’avais besoin d’aller ailleurs, de me dépayser pour trouver ma voix littéraire, poursuit-elle, et ça voulait dire, entre autres, suivre un personnage masculin. Pourquoi la Russie? Parce que ça fait une quinzaine d’années que je m’y intéresse. Mais je ne suis pas une spécialiste de l’histoire, de la littérature ou de la politique russe. Je suis surtout fascinée par sa culture et par son folklore. Je m’y intéresse en curieuse.»

Pas schizophrène
«Je n’entends pas de voix, je ne suis pas schizophrène», plaisante Perrine Leblanc lorsqu’on aborde la question de son prochain roman. C’est que les articles publiés en marge de la parution de L’homme blanc rendaient compte d’un projet articulé autour de «voix de femmes assassinées».

«Je voulais juste dire que je ne ferai pas L’homme blanc 2. C’est une autre respiration. Disons que je mets en scène des voix de femmes qui, par ailleurs, sont mortes», précise-t-elle avant de pouffer, comme si elle mesurait pour la première fois la gravité du sujet. «J’ai fait un mémoire de maîtrise sur L’empreinte de l’ange de Nancy Huston. Huston a ceci de particulier qu’elle se réinvente sur le plan narratif à chaque roman. Je trouve ça intéressant comme démarche de romancier. C’est une bonne idée d’avoir un autre souffle, une autre respiration à chaque livre.»

Publicité