Nicolas Dickner: La fin du monde est en juillet

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C’est en 2005 que Nicolas Dickner s’approprie toute l’attention de la scène littéraire québécoise. Auparavant remarqué grâce à L’encyclopédie du petit cercle (L’instant même), un recueil de nouvelles, l’auteur signe Nikolski, son premier roman. On assiste, cette année-là, à la naissance d’un romancier et d’une maison d’édition (Alto). Depuis, Nikolski est devenu un succès avec 30 000 exemplaires vendus en plus d’avoir remporté de nombreuses distinctions dont le prix Anne-Hébert et le Prix des libraires du Québec. L’auteur nous présente ce printemps son cinquième livre, Tarmac. Rencontre.

Le début de la fin
L’histoire de Tarmac commence à Rivière-du-Loup, par un bel après-midi d’été. Michel Bauermann, alias Mickey, 17 ans, un amateur de science-fiction, fait la rencontre de Hope Randall au stade municipal:

«La nuit dernière, j’ai rêvé à la bombe d’Hiroshima.

Quelques secondes se sont écoulées, pendant lesquelles j’ai médité sur cette entrée en matière atypique. La fille avait un drôle d’accent, anglais, peut-être acadien. Je pariais sur
Edmunston.

Je me suis contenté de renvoyer la balle.

— Pourquoi Hiroshima en particulier?»

En effet, pourquoi cette ville? Peut-être parce que le bombardement d’Hiroshima symbolise la fin d’un monde et que, chez les Randall, l’apocalypse est une affaire de famille: «Chose certaine, les mêmes symptômes se répétaient de génération en génération avec une précision chorégraphique: en arrivant à la puberté, chaque Randall se voyait surnaturellement instruit des moindres détails de la fin du monde — sa date, son heure et sa nature.» (p. 3) Cette bizarrerie séduit Mickey qui, dès lors, adopte Hope. Elle devient sa meilleure amie, sa compagne, son inséparable. Ils vivront ensemble cette période sise entre l’adolescence et l’âge adulte, période au cours de laquelle le temps semble s’étirer au gré des journées passées à discuter et des soirées à se gaver des infos à la télévision, au sous-sol. Dérive immobile, donc, jusqu’au jour où Hope aura elle aussi sa propre révélation de la date de la fin des temps: le 17 juillet 2001. Commence alors une quête qui la mènera des États-Unis au Japon, à la poursuite d’un mystérieux écrivain à qui aurait été révélée la même date butoir.

Dans Tarmac, c’est la famille qui, comme dans Nikolski, définit au premier chef les personnages. La teneur des caractères et le destin des protagonistes s’expliquent par l’histoire fami­liale, qu’on relate sur plusieurs gé­nérations. «Je ne voulais pas faire de psychologie, mais comme chaque personnage doit trouver son explication, je pensais que les familles étaient le meilleur moyen de le faire», soutient Nicolas Dickner. Par exemple, le clan de Mickey, les Bauermann, œuvre dans le béton depuis plusieurs générations et représente force, solidité, équilibre — tout ce qui a manqué à Hope. «En fait, l’arbre généalogique des Randall aurait pu servir à enseigner l’histoire de la psychiatrie en Amérique du Nord au cours des 150 dernières années», précise l’auteur au début du roman. Peut-on échapper à l’atavisme familial? Voilà une des questions que propose le livre.

B comme bungalow ou bunker
Lieu phare du roman: le bungalow et son antre, le sous-sol. C’est là que trône la télévision, qui déverse son lot d’atrocités quotidiennes. Cet espace souterrain devient dans Tarmac une sorte de chrysalide, lieu protégé où fermentent des aspirations contradictoires: «Le sous-sol moderne est apparu durant la guerre froide. C’est le produit d’une civilisation obsédée par le bunker mais quand on y pense bien, la dernière fois qu’autant d’homo sapiens ont choisi d’habiter sous terre, c’était durant l’Âge de pierre. Conclusion: la modernité est un concept tout relatif.»

«J’aimais le paradoxe du bungalow-bunker; on s’y cache, mais on y est aussi prisonnier», reconnaît Dickner, interrogé au sujet de la place importante qu’occupe le bungalow dans son roman. Pour Hope, la maison des Bauermann est perçue comme un refuge. Elle y cache son argent, y fait ses devoirs en toute quiétude et peut y éviter la folie de sa mère. Elle devra toutefois quitter cette tanière pour
dépasser son obsession apocalyptique et ainsi pouvoir devenir adulte à part entière.

Géographie variable
Si la première partie du roman s’attarde sur le quotidien des deux adolescents, la seconde devient plus rythmée, et corres­pond au départ de l’héritière des Randall pour les États-Unis et le Japon. Le monde s’ouvre tout à coup à nos deux amis. Il devient immensité et éloignement pour Mickey, découverte et perpétuel changement pour Hope. C’est dans cet univers à géographie variable que nous entraîne Nicolas Dickner. Un monde où le fantastique prend sa place, où les villes de Tokyo et Rivière-du-Loup se répondent comme l’écho dans le lointain: des condominiums vus à Tokyo apparaissent sur le territoire rivelouvois, puis le stade municipal où se sont rencontrés les deux protagonistes se matérialise tout à coup dans la capitale nippone. Comme si nos héros, quoique séparés, étaient toujours liés par un étrange jeu de miroir qui n’est pas sans évoquer l’univers distordu de l’écrivain japonais Haruki Murakami.

Lieu de tous les impossibles
Construit en 97 chapitres courts et incisifs, Tarmac se présente comme une succession de vignettes pouvant être prises indépendamment les unes des autres. On a parfois l’impression d’un casse-tête que l’auteur aurait assemblé après coup. Cette succession de chapitres laconiques vient donner au récit un ton presque journalistique. On accède à une multitude de souvenirs présentés comme des instantanés d’une période, pas si lointaine, mais bien révolue. La trame du roman se déroule sur douze ans, de 1989 à 2001, et illustre bien toute cette génération ayant vécu la fin de la guerre froide et le début d’une nouvelle répartition du pouvoir sur l’échiquier mondial. Sous le couvert d’une simple histoire d’amitié aux héros saisis d’étranges lubies se cache une minutieuse étude de la société. Nicolas Dickner ressuscite avec une précision d’horloger la fin des années 80 et le début des années 90 à travers force détails sur le quotidien et l’actualité de l’époque. Tarmac dessine le magnifique portrait d’une ère, d’une génération. Ceux qui, comme les héros du roman, étaient à l’aube de l’âge adulte en 1989, se souviendront d’une jeunesse passée sous le signe de la guerre froide. Ils se rappelleront aussi, avec le narrateur Mickey, de la chute du mur de Berlin, voire de l’invasion de l’Irak par Bush père. C’est là que réside le talent de l’écrivain, dans cette façon qu’il a d’entrelacer une histoire avec l’Histoire.
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On termine pourtant le roman avec le sentiment indéfinis­sable que quelque chose nous a échappé et que la magnifique technique narrative oblitère un tout petit peu le souffle vital des personnages. Heureusement, cela n’enlève en rien tout le plaisir qu’on éprouve à plonger dans l’univers si particulier de Nicolas Dickner. On ne peut qu’admirer la construction soignée du roman, le souci du détail, l’humour et le foisonnement d’idées qui composent Tarmac, à cheval entre le réalisme et le fantastique.

Voilà une oeœuvre originale et cohérente dans laquelle les thèmes de la famille, du voyage et de la connaissance tissent les fils d’un temps qui épuise les choses, mais façonne les êtres.

Bibliographie :
Tarmac, Alto, 280 p. | 23,95$

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