Neil Smith : Le paradis de l’imaginaire

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Et si le paradis ressemblait davantage à un morne agrégat d’HLM qu’à une douillette nébuleuse de nuages? C’est ce que suggère Neil Smith dans Boo, fable d’une éblouissante imagination sur l’amitié sans laquelle la vie serait un enfer.

À l’âge de 8 ans, Neil Smith s’installe avec sa famille dans la très mormone ville de Salt Lake City, en Utah. Foudroyant choc culturel pour le petit garçon de Verdun, fils d’une famille n’obéissant à aucun Dieu. « Je n’avais jamais pensé au paradis avant ce moment-là », se rappelle celui qui habite aujourd’hui Montréal. Bien qu’il écrive dans sa langue maternelle (l’anglais), Smith s’exprime avec la douce élégance du francophile qu’il a toujours été, et du traducteur qu’il est devenu. « Tous les enfants de mon école, eux, y croyaient fort au paradis, ce qui me confrontait forcément à mes propres croyances. Je ne comprenais pas pourquoi les mormons ne cherchaient pas à savoir comment se déroulait la vie là-bas. Comment on se brosse les dents là-bas, par exemple. »

À partir de ces amusantes questions improbables, un explosif carburant pour un enfant à l’imagination fertile, le jeune Neil Smith forgera ses propres réponses, qui ne cesseront de lui tourner en tête. Elles ressurgiront, quasi intactes, une trentaine d’années plus tard, au moment d’écrire Boo, son premier roman, successeur attendu de Big Bang (Les Allusifs), un recueil de nouvelles au cœur duquel rôdait déjà la mort.

Oliver Dalrymple, préado de 13 ans singulièrement intelligent surnommé Boo en raison de son teint livide, aboutit dans le monde-meilleur-mais-pas-si-meilleur-que-ça du Village, après que son cœur l’eut lâché, devant la case de sa polyvalente. Le Village, c’est le paradis, oui, mais un paradis strictement réservé aux enfants américains de 13 ans, qui y auront 13 ans pour l’éternité (ou presque).  

Et ça ressemble à quoi, le Village? Ça ressemble à « [u]n vaste ensemble de bâtiments abritant des habitations à loyer modique », observe Oliver, narrateur de Boo, roman en forme de longue lettre adressée à ses parents. « Nos dortoirs en briques rouges de trois étages sont des immeubles de ce type. Les autres bâtiments (écoles, bibliothèques, réfectoires, centres communautaires, entrepôts) sont des structures anonymes, mais solides. » On se brosse les dents avec quoi, au Village? Avec du bicarbonate de soude!

N’est-ce pas un peu grisâtre comme idée du paradis? Nous sommes loin de l’éden d’eau fraîche et de randonnée à dos de nuages promis par le catholicisme. « Quand j’étais petit, j’avais un esprit très scientifique, se souvient l’auteur, alors il était clair que parce qu’il y avait autant de gens au paradis, il faudrait forcément que les gens vivent dans des appartements. Quand je me demandais ensuite quel genre de nourriture on mangerait là-bas, il m’apparaissait évident qu’il s’agirait de nourriture végétarienne, parce que de la viande, c’est la mort, et la mort n’a pas sa place au paradis. J’essayais de penser de façon logique, même si ce n’est pas la spécialité des religions, en général. »

Nous faisons remarquer à Neil Smith que ça fait beaucoup de temps consacré, pour un aussi jeune homme, à songer à la vie après la mort. « Mon frère a fait une overdose quand j’avais 15 ans, ma sœur a souvent tenté de se suicider, alors je pensais beaucoup à tout ça, même si je savais rationnellement qu’il n’existait pas de paradis, explique-t-il. Le livre est surtout un hommage à mon enfance, que j’ai beaucoup passée dans l’imaginaire. Comme nous déménagions constamment, je n’avais pas beaucoup d’amis, alors les livres étaient mes amis. Je pouvais constamment me réfugier dans un monde imaginaire, au point où ce monde-là me semblait plus réel que le monde autour de moi. Les gens trouvent dans la religion une façon de survivre, de surmonter leurs problèmes. C’est ce qu’étaient les livres pour moi, une religion. »  

En guise de pudique hommage au salvateur pouvoir de la lecture, Neil Smith devient dans Boo le plus lettré des toponymistes et attribue des noms de personnages de romans phares de sa jeunesse à des rues et à des lieux comme la maison du bien Jonathan Livingston, la John Clayton Street, la Merricat Blackwood Street ou la Carrie White Street.

L’heureuse et malheureuse réalité
Lumineuse ode à l’imaginaire dans lequel peuvent se dissoudre l’angoisse de la mort et le poids de la solitude, Boo se double aussi d’une célébration de l’amitié qui, plus que n’importe quel livre, permet de triompher des écueils et de dénicher chez l’autre du courage, quand nos ressources en la matière s’assèchent.

Alors qu’il croyait être mort à cause de ses problèmes cardiaques, Boo apprendra par la bouche d’un de ses camarades de classe venu le rejoindre au Village, Johnny Henzel, qu’ils ont plutôt été abattus par un tireur fou, qui se trouve sans doute désormais parmi eux. Oliver, bollé légèrement misanthrope qui croyait jusque-là pouvoir mener son chemin avec pour seul copain son tableau périodique, part avec Johnny aux trousses de l’assassin.  

« Moi aussi, je pensais ça, quand j’avais l’âge de Boo. Je pensais que je pouvais vivre une vie heureuse sans amis, souligne Smith. Bien sûr, je me mentais. Mon désir le plus profond, c’était de me faire des amis, mais je ne faisais pas forcément d’efforts. J’étais toujours en marge, je ne parlais jamais avec le bon accent, j’étais toujours le nouveau. »

Mais l’amitié ne suffit pas toujours à sauver d’eux-mêmes ceux que les forces de l’ombre assaillent de l’intérieur, apprendra à ses dépens Boo. Au contact des « tristesdus », joli mot-valise employé pour désigner les enfants tristes et perdus de l’hôpital psychiatrique Deborah Blau, le garçon découvre que son appétit pour la connaissance, et pour la vie, est une grâce que d’autres ne connaîtront jamais. « Quand j’étais petit, je voulais moi aussi trouver une solution à la dépression de ma sœur, mais c’était impossible, regrette l’auteur. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas entrer dans le monde, qu’il ne faut pas faire face aux autres, qu’il ne faut pas apprendre à vivre avec eux. C’est la leçon que Boo finit par apprendre. »

On ne peut qu’un temps échapper à la réalité, quoi. « Heureusement et malheureusement », conclut Neil Smith.

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